Critiques
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Chuck

Philippe Falardeau
Par Vincent Émond , 2017-06-08

Souffrir pour son art

Chuck Wepner ne se décrit pas comme un athlète, mais comme un « performeur ». Il n’est pas nécessairement doué comme boxeur, sa technique et ses coups ne sont pas très poussés, mais sa particularité selon lui et tous ceux qui l’entourent, c’est qu’il est capable d’en prendre, d’essuyer tous les coups qu’il reçoit au visage comme un véritable masochiste. Au milieu du ring, sous le regard de tous, il se noie dans ses fluides corporels (sang, sueur, salive) pour notre argent et notre plaisir. Au fond, la figure du boxeur n’est pas si éloignée de celle de l’acteur-méthode américain d’aujourd’hui : c’est celui qui souffre le plus pour son art qui fait le meilleur spectacle. Chacun cherche à sa façon son moment de gloire, l’instant où le corps devient image.

Plus qu’un drame sportif ou « basé sur une histoire vraie », Chuck se rapproche des récits de naissance d’une vedette, c’est-à-dire d’un mythe (Rocky) rapidement détaché de l’original (Chuck). N’est-ce pas là un thème récurrent de l’œuvre de Philippe Falardeau, encore trop peu considérée dans son ensemble? Ce personnage impartial, transformé et déchiré par les manifestations médiatiques qui l’encerclent, ne rappelle-t-il pas Christophe le chômeur de La Moitié gauche du frigo et Guibord le politicien de Guibord s’en va-t-en guerre? Mais l’image n’a pas besoin d’être médiatique pour devenir imposante : elle peut-être aussi prendre la forme d’êtres disparus auxquels on ne peut échapper, le père absent de Congorama ou l’institutrice et la famille de Monsieur Lazhar. L’image oppressante peut finalement être un pur et simple cliché, une convention ou une idée que l’on poursuit qui n’existe pas dans la réalité. Le petit Léon, jeune garçon aux yeux angéliques dans C’est pas moi, je le jure, sa bat sans cesse contre le spectre de la famille parfaite et le poids du confort sédentaire, et ce, malgré son apparente innocence. Mais contrairement à Christophe et Guibord qui sont perturbés par le cercle médiatique, jusqu’à se rebeller contre lui, Chuck adore être sous les projecteurs. Il est une véritable vedette dans son cercle d’amis, et se perçoit déjà plus grand que nature pour finalement devenir un autre à part entière. Ainsi, Chuck Wepner devient Rocky Balboa, version aseptisée et améliorée de l’original aimée de tous, surtout de Chuck lui-même, qui voit les succès du film comme ses succès personnels. Malheureusement les proches de Chuck n’ont pas cette chance, ils ne peuvent apprécier l’image médiatique et excentrique, ils se butent sans cesse aux lendemains de veille pathétiques et exaspérants du colosse. Du coup, on se retrouve dans cette drôle de situation où la classe ouvrière court après le luxe et la vie rêvée d’Hollywood, tandis qu’Hollywood veut s’approcher de l’authenticité et du « naturel » de la classe ouvrière. Ce n’est pas seulement le rapport entre Stallone et le personnage fictif de Chuck, mais aussi celui entre Liev Schreiber et le personnage réel, l’homme maintenant âgé de 78 ans à qui reviendra le dernier plan du film.

Si Chuck reste inscrit dans la tradition des fictions inspirées « d’histoires vraies » (comme l’était son premier film américain, The Good Lie), il bénéficie néanmoins du sens de l’humour de son metteur en scène. Comparativement à ses contemporains des années 1990, Falardeau est sûrement celui qui se prend le moins au sérieux. C’est aussi paradoxalement celui qui a la meilleure conscience éthique de ses images. Toute sa filmographie est parsemée de ces moments cocasses qui ne trompent pas les réflexions, mais allègent plutôt leurs fardeaux, introduisent des décalages, révèlent d’autres facettes. On pense au caméo de Daniel Brière dans La Moitié gauche du frigo, à la destruction cathartique de C’est pas moi, je le jure, jusqu’à la satire politique pleinement assumée de Guibord s’en va en guerre. Chez Falardeau, ce n’est pas le sujet qui est trahi par le comique, mais un prétendu réalisme de cinéma d’auteur unidimensionnel où tout doit être sérieux et rien ne peut être drôle. Dans Chuck, un sourire en coin, le film établit sans cynisme que son protagoniste plus grand que nature est loin d’être un modèle pour les autres. S’il veut garder son niveau de notoriété, celui-ci est condamné à jouer les rôles ingrats et à se livrer à des frasques des plus désespérées – être jeté hors du ring par un lutteur gigantesque ou se battre contre un ours. Car ce sont les rôles qu’on lui offre, c’est l’image qu’il doit dorénavant nourrir.

Doit-on véritablement se lamenter de l’exil américain de Philippe Falardeau? Ces films sont peut-être encore dans l’ombre de ses œuvres québécoises ou bien celles de ses collègues plus populaires entrés par la grande porte. Mais tandis que plusieurs cinéastes poursuivent désespérément les effets de style en prétendant à une maturité filmique, la lente et modeste progression de la carrière du réalisateur au sud de la frontière mérite toujours d’être suivie. La fiction américaine étant ce qu’elle est, c’est-à-dire indissociable de la réalité, elle offre au cinéaste québécois un terrain d’exploration pour les prochaines années. S’il est difficile de cerner un « style » Falardeau, il existe bel et bien un regard moral propre au cinéaste. Chuck n’est pas un grand film, comme Chuck n’est pas un grand boxeur, mais en fin de compte ça leur est égal : ils n’ont point besoin de courir après la gloire, ils sont très bien comme ils sont.

 

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