Critiques
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La résurrection d'Hassan

Carlo Guillermo Proto
Par Gilles Marsolais , 2017-09-22

Soyons clair : un documentaire de long métrage axé sur des handicapés ne retient pas d’emblée l’attention du spectateur, même le mieux disposé. Et encore moins si ce film aborde la question de la cécité, la pire des malédictions selon plusieurs, surtout pour un cinéphile averti. Malaise préalable donc, qui repose sur un a priori pouvant hypothéquer la carrière d’une entreprise aussi louable et audacieuse soit-elle. Pourtant, il arrive qu’un miracle se produise, qu’un tel film réussisse à captiver littéralement le spectateur du début à la fin de la projection, au point de le laisser ébahi, sans voix devant ce qu’il vient de voir et d’entendre. La résurrection d’Hassan de Carlo Guillermo Proto en est un exemple éloquent.

Débutant comme un documentaire dans le style du cinéma direct, le film semble vouloir s’inscrire sagement dans le registre du reportage télévisuel. Mais, à la différence notable qu’il apparaît très vite qu’une forme de complicité s’est déjà établie entre le filmeur et le sujet filmé. Qui plus est, il ressort aussi que ce sujet est hors du commun. On prend donc le train en marche, et on ne sera pas surpris d’apprendre plus tard que ce documentaire est le fruit d’une fréquentation étalée sur plusieurs années, entre le réalisateur et cette famille d’aveugles qui gagne sa croûte en chantant dans le métro de Montréal. Aussi, la qualité et l’intensité de cette relation sans affectation crève l’écran par sa simplicité même, comme si elle allait de soi.

Ajoutons que le film ne vise surtout pas à illustrer sous l’angle sociologique les difficultés au quotidien de la vie des non-voyants. D’entrée, il est ailleurs. Dans l’intimité d’une relation de couple, de ce couple singulier qui, incidemment, a la particularité d’être non-voyant. Rapidement, donc, sans qu’il s’en rende compte, le spectateur est convié à suivre de près les interrelations entre Denis Harting et Peggy Roux, ainsi qu’avec leur fille autiste Lauviah Harting. Contrairement à ce que l’on pourrait craindre, le réalisateur évite le piège du voyeurisme. En effet, pourtant conscient de son privilège de « voyant », le spectateur n’a jamais l’impression de regarder par le trou de la serrure ni même d’être de trop dans la pièce, notamment lors de quelques séquences intimes ou difficiles à supporter qui révèlent des aspects peu flatteurs de la vie privée des personnages. Tout simplement, il partage leur bonheur ou leur malaise, jusqu’à le ressentir viscéralement. À n’en pas douter, cela tient à l’empathie manifeste du réalisateur envers son sujet. Une empathie communicative qui ne se dément jamais à l’écran.

Le miracle de notre adhésion au film se produit à un moment où l’on ne s’y attend pas, alors que la petite famille est en représentation dans le métro comme elle le fait si souvent. Dès lors, on ne s’étonnera pas d’être témoin, plus tard au fil du récit, du fait que le couple y règle parfois ses comptes au su et au vu des passants, comme si le métro était devenu le prolongement du cadre de leur vie privée. Où commence et se termine l’idée même de la représentation pour eux ? Certes, leur cécité n’annihile pas la conscience qu’ils ont de la présence de la caméra, mais manifestement ils en arrivent facilement à l’oublier. Partant, on comprend mieux l’attitude un peu distante, parfois impériale, de Peggy, l’épouse qui rêve d’échapper à ce microcosme familial devenu trop étriqué pour elle, alors que, moins militante que lui en la matière, elle laisse son mari se perdre dans l’exploration d’univers parallèles ésotériques. Preuve tangible que celui-ci vit toujours dans le déni de la disparition de leur jeune fils, Hassan, seul voyant de la famille. En faisant une fixation sur les enseignements d’un « scientifique » russe, dont il ne retient que quelques bribes, le père tente par des moyens dérisoires de ressusciter littéralement ce fils mort tragiquement une dizaine d’années plus tôt. D’où le titre du film. Mais, en réalité, c’est tout le trio qui est contaminé par l’évocation de l’être cher disparu, convaincu qu’il est de pouvoir « le ramener à la vie », comme la science parvient à le faire pour la matière. Palpant même sa « présence » lorsqu’il se transforme en prédicateur, Denis croit dur comme fer qu’il participe à une révolution biologique réservée aux initiés, dont les résultats seraient attribuables à un surcroît de conscience…

L’intérêt de ce documentaire, qui se garde de tout jugement, tient beaucoup à sa façon de dévoiler progressivement les multiples strates d’un contenu plus riche et d’une situation plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. C’est dire qu’il est construit comme un film de fiction, avec une progression dramatique, aménageant ses effets qui ne laissent aucun répit au spectateur. Dès lors, en réaction, celui-ci peut se poser la question relative à la possibilité, si minime soit-elle, d’une mise en scène à certains endroits dans le film. Faux débat, s’il en est. En fait, on présume que le réalisateur-cameraman, qui avait carte blanche pour filmer, a accumulé beaucoup de matériel filmique durant les quatre années passées avec les membres de cette famille et qu’il en a sélectionné les passages marquants lui permettant de structurer son récit. Il n’est donc pas tant question de mise en scène (qui impliquerait par exemple la reconstitution de certaines situations) que de mise en place de divers éléments narratifs, que du résultat d’un travail habile au niveau du montage. Ainsi en est-il de la sélection des extraits des coups de fil entre Peggy et Philou, son prétendant français, qui se glissent dans le récit avec une grâce toute féline jusqu’à s’introduire dans le lit du couple. Le cinéma, c’est aussi l’art du montage. Un réalisateur doit consentir à couper, à jeter, pour aller à l’essentiel. Cette question théorique de la mise en scène est donc en porte-à-faux, puisque le dispositif du montage ne vise aucunement ici à dénaturer le sujet du film qui se suffit à lui-même : laissons Peggy s’ouvrir elle aussi (ne serait-ce que provisoirement) à une autre dimension de sa propre vie, même avec un happy end à la clef !

Écrit, produit et réalisé par Carlo Guillermo Proto, Québécois d’origine chilienne, qui en a assuré aussi la direction photo en plus de collaborer au montage (remarquable), La résurrection d’Hassan a été primé notamment à Montréal (RIDM, 2016) et à Toronto (Hot Docs, 2017). Ce film singulier, troublant, est à voir sans faute. 

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