Critiques
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120 battements par minute

Robin Campillo
Par Gérard Grugeau , 2017-11-01

La guerre est déclarée

Mis à part le très hollywoodien Philadelphia (1994) de Jonathan Demme, le romantique N’oublie pas que tu vas mourir (1995) de Xavier Beauvois et le lumineux Une nuit ordinaire (1996) de Jean-Claude Guiguet (court métrage réalisé dans le cadre du collectif L’amour est à réinventer), rares sont les films qui ont abordé sans détour l’épidémie du sida. Robin Campillo s’y risque aujourd’hui avec une ardeur impétueuse qui éblouit. Avant tout parce que ce projet documenté sur les années sida prend racine dans la jeunesse fougueuse du cinéaste, ex militant d’Act Up Paris, ce qui lui permet de mailler en connaissance de cause le politique et l’intime, l’activisme et le romanesque. D’emblée, le champ de bataille est circonscrit, car 120 battements par minute est bel et bien le récit tumultueux d’une guerre, une guerre implacable, menée sur tous les fronts, pour rompre le silence et tenter de vaincre le terrible virus qui a décimé dans les années 1980 et 1990 la communauté homosexuelle et lesbienne, en plus de toucher les toxicomanes et les populations carcérales. Pour le groupe Act Up, pas de quartier. Les ennemis sont clairement identifiés, que ce soit l’inaction des pouvoirs publics, la rétention d’information par les laboratoires pharmaceutiques ou l’avidité des compagnies d’assurance. Quant aux armes de combat, elles sont multiples et transgressives : une parole politique véhémente qui se conjugue collectivement et à la première personne, un humour dévastateur teinté d’autodérision, des actions guérilla théâtralisées, et une irrépressible rage de vivre chevillée au corps (le cinéaste filme magnifiquement le désir) que les défilés successifs de la Gay Pride mettent en scène avec une exubérance aussi festive que provocatrice.

Faisant revivre toute l’effervescence d’une époque et d’une histoire, 120 battements par minute avance comme une arme de résistance massive sur le tempo électrisant de la house music qui vient ponctuer sporadiquement un récit oscillant sur une ligne de basse à la fois joyeuse et mélancolique. Si le film, dans son élan subversif, donne tout son sens à l’esprit de communauté et à l’action politique, il éclaire également la sphère privée, s’attachant à la rencontre amoureuse de deux militants, Sean et Arnaud, l’un séropositif et l’autre pas. Chez le cinéaste d’Eastern Boys (2013), l’amour irradie les visages et les corps. Et il tient ce qu’il promet, se vivant jusqu’au bout, sans pathos, puisant ici dans l’incandescence contagieuse d’une relation passionnelle fauchée dans sa course par la maladie. Pour mener dans l’urgence cette guerre de tranchées contre un ennemi imperceptible, le cinéma a, bien sûr, lui aussi ses armes et Robin Campillo sait en user avec l’art consommé du stratège dialecticien, lucide et empathique.

Le grand défi pour le cinéaste était de donner forme à une mise en scène sachant allier réflexion et émotion. Grâce à l’utilisation de 3 caméras lui laissant une grande latitude au montage, Campillo parvient à rendre dynamique un théâtre de la parole collé aux assemblées publiques d’Act Up. Au fil des discussions et des actions de rue, une galerie de personnages s’impose très vite, tentant de concilier engagement collectif, démocratie participative et, parfois, ambition personnelle. 120 battements par minute vibre ainsi au diapason des vifs débats qui cimentent ou fissurent le groupe. Parallèlement, la caméra cadre au plus près les affects individuels lors de séquences d’intimité à l’intensité magnétique.

D’une fluidité remarquable dans son arc dramatique, le film se maintient constamment sur une ligne subversive, échappant au didactisme pesant et à la sècheresse de ton, tant les comédiens, tous formidables, lui donnent vie avec la force communicative de leurs convictions. Campillo sait revivifier par ailleurs sa fresque par quelques plages oniriques qui transcendent l’âpre réalité de la contamination. Des molécules du virus que le cinéaste filme comme des poussières menaçantes flottant dans l’air des discothèques, à la vision de la Seine gorgée de faux sang rouge, en passant par un Die-in nocturne associé solidairement, archives à l’appui, aux cadavres de la Commune réprimée en 1848, le cinéaste multiplie les images fortes qui renvoient à la mort insaisissable qui rôde. Par de subtils glissements narratifs, le film gagne ainsi en amplitude pour converger vers la séquence de la mort de Sean traitée avec une pudeur exemplaire, avant que la vie ne reprenne le dessus dans la douleur effarée du deuil. Aujourd’hui, la guerre contre le sida continue dans un silence assourdissant. Ancré dans une mémoire à vif, 120 battements par minute rappelle par un trait puissant le combat de minorités sexuelles jadis invisibles. Mais si le film porte les blessures indélébiles de cette mémoire qui ploie encore sous le poids des victimes marginalisées, il ranime la flamme du politique et du collectif dans le bruit et la fureur des corps qui s’embrasent.

 

France 2017. Ré. : Robin Campillo. Scé. : Robin Campillo avec Philippe Mangeot. Ph. : Jeanne Lapoirie. Mont. : Robin Campillo. Son : Jean-Pierre Laforce, Valérie Deloof, Julien Sicart. Mus. : Arnaud. Rebotini. Int. : Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel, Antoine Reinartz, Ariel Borenstein, Mehdi Touré, Catherine Vinatier, Théophile Ray, Saadia Bentaïeb. 143 minutes. Dist. : MK2 Mile-End.

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