Critiques
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Call Me By Your Name

Luca Guadagnino
Par Charlotte Selb , 2017-12-14

À la recherche d’un été perdu

Coproduction franco-italo-brésilo-américaine, Call Me By Your Name, ce chouchou des festivals depuis sa première à Sundance et qu’on annonce déjà comme un favori de la saison des Oscars, est un objet transnational tant au niveau de ses collaborations créatives que de son contenu. Réunissant un réalisateur italien (Luca Guadagnino, auteur de I Am Love, A Bigger Splash, et bientôt du remake de Suspiria), un scénariste et un musicien américains (James Ivory et Sufjan Stevens), un directeur photo thaïlandais (Sayombhu Mookdeeprom, connu pour ses collaborations avec Apichatpong Weerasethakul) et un casting franco-italo-américain (le jeune premier Timothée Chalamet est notamment un acteur franco-américain à l’italien impeccable), il est l’adaptation du roman de 2007 de l’auteur américain d’origine italo-turque André Aciman. Bref, impossible de lui assigner une nationalité particulière, et bien que son action se situe entièrement dans un petit village de Lombardie, les diverses origines des personnages (dont plusieurs partagent un attachement au judaïsme) et les dialogues mêlant indifféremment le français, l’anglais et l’italien effacent imperceptiblement les frontières du Nord de l’Italie. Dans ce coin de pays champêtre si beau, si chaud, si sensuel que le réalisateur a parfois l’air de s’amuser avec la vision « carte postale » de l’Italie, les protagonistes semblent tantôt se fondre dans le décor, tantôt le parcourir en touristes curieux. Si les joutes verbales un peu précieuses et les sensibilités d’esthète des personnages participent à la peinture d’une bourgeoisie oisive certainement en décalage avec son environnement, la fluidité avec laquelle les cultures et les langues se mêlent rend dérisoire – le temps d’un été? – les notions de « différence » et « d’étranger ».

Il en est de même de la temporalité du film, censé se dérouler au début des années 1980, une époque où, faut-il le rappeler, l’épidémie du sida frappait dramatiquement les communautés gays à travers le monde. Or rien ne perce de cette tragédie-là, et l’idylle estivale des deux personnages principaux, n’étant plombée ni par l’angoisse propre à cette décennie, ni par le jugement de leur entourage (la campagne italienne n’est pourtant pas ce qu’on décrirait comme l’environnement le plus progressiste imaginable, mais là aussi les différences d’orientation sexuelle sont sans importance), semble plutôt se dérouler à notre époque. Le décor imaginé par Aciman/Ivory/Guadagnino sort tout droit des écrits de Proust : c’est un monde rêvé, atemporel, proche mais inaccessible, peut-être un peu trompeur, un espace-temps appartenant avant tout au domaine de la nostalgie. Toutefois, cet univers séduisant et insaisissable, Guadagnino le filme avec un naturalisme étonnant, un réalisme à fleur de peau, une spontanéité qui rend la perte des amours passés encore plus douloureuse. Dans le roman d’Aciman, les souvenirs étaient mis en parallèle avec l’époque actuelle. Il n’en est rien dans le film, et les événements de 1983 se déroulent avec une acuité bien présente.

L’érotisme, bien sûr, constitue le cœur battant de ce récit de passage à l’âge adulte et d’éveil de la sexualité. En 1983, Elio (Timothée Chalamet) passe l’été de ses dix-sept ans sur la Riviera italienne avec sa mère française (Amira Casar) et son père américain professeur d’histoire de l’art (Michael Stuhlbarg). Quand Oliver (Armie Hammer), le stagiaire américain de son père âgé de vingt-quatre ans, les rejoint pour six semaines, la confusion, le désir puis la passion naît entre les deux jeunes hommes. Là où un cinéaste plus timide aurait évité la différence d’âge centrale à la trame narrative en choisissant deux acteurs d’allures similaires, Guadagnino la met au contraire en valeur dans son casting, ne reculant pas devant le potentiel controversable du film. Chalamet, âgé de vingt ans au moment du tournage, en paraît quinze, tandis que Hammer, sorte de Ken de dix ans son aîné, s’impose comme un cliché de masculinité blonde et musclée. Mais c’est bien Elio qui tient les rennes de son destin et qui poursuit avec une détermination imprévue et irrésistible – tant pour Oliver que pour le spectateur – l’objet de son désir. Leur amour sera formidable, unique, ravageur, nous offrant l’une des plus belles romances cinématographiques de l’année. Mais la puissance du film de Guadagnino, c’est de faire surgir de ses personnages secondaires, qu’on remarquait à peine dans les premiers temps, une intensité émotionnelle renversante : Marzia tout d’abord (magnifique Esther Garrel, actrice moins connue de la famille Garrel), la petite amie délaissée d’Elio qui elle aussi sort grandie de sa première blessure d’amour ; et bien sûr le père d’Elio, qui délivre un discours totalement inattendu et dont le seul souvenir vous serrera la gorge des semaines après l’avoir entendu.

 

Italie, France, Brésil, Etats-Unis 2017. Ré.: Aluca Guadagnino. Scé.: James Ivory. Ph.: Sayombhu Mukdeeprom. Mont.: Walter Fasano.  Int.: Armie Hammer, Timothée Chalamet, Michael Stuhlbarg, Amira Casar, Esther Garrel. 130 minutes. Dist.: Métropole Films.

 

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