Critiques
image
L’autre côté de l’espoir

Aki Kaurismäki
Par André Roy , 2017-12-15

Tout l'espoir du monde dans un film

On retrouve dans ce grand film, L’autre côté de l’espoir, tout ce qui fait partie du style si attachant de d’Aki Kaurimäki : un comique décalé qui met à plat le tragique des histoires racontées en les vidant de tout pathétisme et de toute complaisance ; un burlesque minoré par l’absence de pirouettes esthétiques ou d’une signature surlignée ; une indolence poétique qui rend le récit empathique, tant cet univers pouvait facilement glisser dans le je-m’en-foutisme. La mise en scène, à l’élégance un peu rude, dans une tendresse faussement aride, fusionne minimalisme et mélodrame pour décrire de façon poignante le malheur des hommes et des femmes, la cruauté sociale et bureaucratique et l’altérité inaliénable de personnages en quête de bonheur.

Il est difficile de ne pas être ému - voire jusqu’aux larmes – par le destin des personnages du film. Fâcheux destin certes, mais qui débouche sur un optimisme aussi extraordinaire qu’inattendu, car basé sur une générosité fondamentale, qui n’a pas encore été écorchée par la violence et les coups bas auxquels cèdent certains. En fait, il y a deux destins qui se rejoignent dans une série de saynètes minutieusement mises en scène. Un : celui de Wikström, qui décide de tout abandonner, son emploi de représentant de commerce de chemises et sa femme alcoolique ; il vendra tout, jouera son argent et gagnera le gros lot qu’il investira dans l’achat d’une brasserie miteuse. Et l’autre : celui de Khaled, qui a fui la guerre en Syrie et qui verra sa demande de réfugié refusée. Mais il faudra attendre près de trente minutes avant que le migrant entre en scène et que le propos diégétique sur l’immigration se déploie, le cinéaste finlandais nous introduisant ainsi longuement à celui qui aidera Khaled dans ses démarches, en lui trouvant un lieu pour crécher, l’employant dans son restaurant, le protégeant des voyous nazis et de la police : Wikström. Le réalisateur fait se rencontrer deux pauvres hères qui sont dans la même situation malgré leurs énormes différences de caractère et de sensibilité : ils cherchent à changer leur vie. Ils sont les deux faces d’un même miroir : celui de la déréliction.

Entre l’épouvantable réalité et l’éclairant désir de voir ses personnages survivre à leurs malheurs, le cinéaste fait entrer le monde d’aujourd’hui dans une Finlande très nostalgique (vêtements et décors des années 1950, argent en ancien mark finnois, etc.). Il va à l’essentiel avec une économie de moyens qui confond : mise en scène sèche, gestes rares, paroles minimales, plans dépouillés, montage sans plans de coupe. On est proche de l’ascèse, et pourtant on est dans une comédie dramatique (on sourit ou on rit presque à chaque scène). Kaurismäki, c’est du Dreyer mâtiné de Tati.

Le réalisateur prend le monde tel qu’il est et se transforme; il ne le condamne jamais. Il faut sauver les gens et même les animaux, comme ce petit chien qui trouve un gîte au restaurant malgré la consigne du propriétaire, et qui est lui aussi un réfugié comme Khaled. Kaurismäki est un démocrate : il valorise ses personnages, même s’ils ne sont pas constamment honnêtes, et il les soustrait au mépris et à la condescendance. Il ne fait d’aucun d’eux un archétype, car il décadre et recadre constamment leurs actions et leurs sentiments, retournant sans cesse leurs affects. La justesse de son film a tout à voir avec la bonté, la bienveillance, la solidarité, qui sont la richesse des pauvres et des démunis, comme de tous ces exilés qui essayent de trouve une terre d’accueil. La dureté du monde (il y a la guerre, la famine, la misère, l’exploitation, etc.) est atténuée par l’humour, la musique, les chansons (et il y en a de nombreuses ici, et elles sont merveilleuses), que le réalisateur utilise souvent dans ses films pour élaborer un petit théâtre brechtien inestimable. Dans cette fable sur le monde contemporain, le sombre devient lumineux, comme en fait foi l’apparition miraculeuse au dernier plan du petit chien qu’on croyait perdu, avec un Khaled qu’on croyait mort. Tout à coup, nous voilà touché en plein cœur. L’autre côté de l’espoir est un film formidable.

suggestions

The Artist CRITIQUE
Mother CRITIQUE
Continental, un film sans fusil CRITIQUE

Votre Commentaire