Critiques
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Happy End

Michael Haneke
Par Marc-Antoine Lévesque , 2018-02-08

À chacun son Happy End

Fidèle à ses thématiques reconnaissables entre toutes (oppositions parents-enfants, utilisation des outils technologiques, rapport aux images, dignité), Michael Haneke poursuit avec Happy End son exploration des classes sociales, cet opus offrant en quelque sorte par son propos une suite à Code inconnu et Caché. Bien que maîtrisé dans sa forme, Happy End demeure toutefois le moins percutant des films mettant en scène les Laurent, un nom que portent tous les personnages français principaux du cinéaste.

Si son thème de prédilection, les rapports aux images et aux technologies, est à nouveau exploité, il semble ici daté. Le réalisateur expose quatre types de relation. Pour le patriarche Georges (Jean-Louis Trintignant), seul le médium photographique fait partie de sa vie, lui rappelant de meilleurs jours dans un monde qu’il veut désespérément quitter. Ses enfants Anne et Thomas (Isabelle Huppert et Mathieu Kassovitz) ont une relation utilitaire aux technologies. De son côté, Anne est toujours en lien avec son cellulaire pour son travail, ou pour ses échanges avec son fiancé. Pour sa part, Thomas vit une liaison extraconjugale à même une plateforme de type Facebook sur laquelle il entretient une correspondance sexuellement explicite. Pour la préadolescente Ève (Fantine Harduin), son cellulaire et l’ordinateur de son père lui permettent de découvrir et d’exposer la vérité de son environnement social (son opposition à sa mère, l’infidélité de son père Thomas). Le cinéaste montre une ambivalence constante entre la difficulté de vivre au sein de cette famille froide et l’existence médiatisée de celle-ci qu’il projette en plein écran en filmant le journal de la jeune fille. Comme toujours chez Haneke et, principalement, dans Benny’s Video et Funny Games, les personnages préadolescents sont les explorateurs médiatiques qui payent le prix de l’inaction de leurs parents et de leurs fautes. Ève lance un appel à l’aide qui reçoit peu de réaction, tout comme la jeune Evi dans Le septième continent, à qui il ne restait que ses vidéos pour pouvoir s’exprimer.

Pour traduire cet enfermement généralisé, Happy End développe un commentaire social qui ne repose que sur une seule symbolique. Le film regorge de scènes où les personnages sont filmés en relation avec les cadres de portes. Seuls les Laurent peuvent franchir ces cadres. Les étrangers (Rachid et Jamila, les domestiques de la famille et Anaïs, la seconde femme de Thomas) s’arrêtent toujours dans le cadre sans le traverser, comme si ce monde bourgeois leur était interdit à cause de leur nationalité d’origine. Georges Laurent tente désespérément de fuir sans jamais réussir. Il est souvent filmé par le cinéaste à travers une porte, prisonnier. Anne et Thomas franchissent tous les cadres, la caméra les saisissant toujours en plans relativement stables. Les seuls personnages traversant les portes en compagnie de la caméra sont ceux qui sont déchirés entre leur milieu bourgeois, l’entreprise familiale (Pierrot, le fils d’Anne) et la découverte d’un nouvel environnement (Ève). En représentant fréquemment ces deux personnages soit dans une pièce avec une porte ouverte (Ève), soit ouvrant une porte sans jamais la franchir (Pierrot), Haneke symbolise leur dilemme face à leur appartenance à l’environnement social dépeint (la bourgeoisie de Calais). Ces portes deviennent ainsi pour le cinéaste la métaphore du malaise social : de fait, tout est une question d’accès. Georges désire accéder à la dignité dans la mort alors qu’il est contraint dans un cadre par sa famille. Anne et Thomas prennent pour acquis le libre accès à leurs privilèges en se déplaçant avec aisance d’un cadre à l’autre. Pierrot veut accéder à autre chose que cette vie d’obligations. Ève a accès à toutes les options de la vie de par sa jeunesse. Quant à Rachid, Jamila et Anaïs, ils se voient constamment refuser l’accès alors qu’ils vivent à l’intérieur de ce milieu. Lors de la scène finale, les migrants de Calais sont invités par politesse à entrer dans la pièce, mais c’est pour s’en faire rapidement expulser. Cet espoir de vivre une fin heureuse (le Happy End du titre), ou même d’en avoir la possibilité, repose sur cette symbolique du passage que permettent ou empêchent les portes.

Malgré la constance des thèmes que l’on retrouve ici, Happy End tombe somme toute à plat. Le film peine à installer une homogénéité entre les scènes et à mettre en place une identité distincte des autres œuvres du cinéaste. Si Haneke poursuit ses explorations de notre rapport aux images, il le fait ici en recourant à une symbolique appuyée. Le spectateur se retrouve face à un casse-tête s’articulant autour d’une thématique qui l’amène à questionner les rapports sociaux de la bourgeoisie, mais sans réellement susciter chez lui une réflexion sur ses propres habitudes de vie, comme le faisaient les autres longs métrages du cinéaste. Par la finesse de ses observations, le film reste certes pertinent, mais malheureusement peu attirant, sans véritable provocation ouvrant sur une remise en question comme dans Caché, Amour ou encore Le ruban blanc. Bref, Happy End peut être vu par le spectateur aguerri comme un amalgame de la filmographie du réalisateur auquel il manquerait toutefois cette agilité et cette touche particulièrement perturbante qui font de Michael Haneke un grand cinéaste.

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