Critiques
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All You Can Eat Bouddha

Ian Lagarde
Par Bruno Dequen , 2018-02-28

Décadrages

Le premier long métrage de Ian Lagarde est l’une des propositions les plus déroutantes et stimulantes du cinéma québécois contemporain. Dès ses premiers plans, une série d’images en surimpression de végétation, de visages en négatif et de tentacules sur fond d’océan et de violons dissonants, le ton est donné. Réfutant d’entrée de jeu toute forme de réalisme, le film affiche sa prédilection pour un pur cinéma des sens qui met de l’avant le potentiel poétique, surréaliste, onirique et angoissant du médium. All You Can Eat Bouddha est un conte érotico-mystico-écologico-politique, un objet aussi hypnotique qu’éparse qui se présente moins comme une allégorie aisément déchiffrable de fin du monde que comme un ensemble improbable et pourtant cohérent de fulgurances imaginaires. Son  écriture volontairement ouverte aux multiples interprétations contradictoires procède par accumulation de décadrages successifs.

Entièrement tourné dans l’un de ces complexes hôteliers « tout inclus »  tropicaux si prisés par les touristes occidentaux, All You Can Eat Bouddha s’attelle tout d’abord à intensifier le doux malaise généré par l’inévitable artificialité de ce type de lieu. Ainsi, la politesse et l’attention excessive démontrées par les employés du Palacio sont présentées comme un masque cachant un profond mépris ou permettant de mieux observer en permanence les allers et venues des chers clients. Le GO de service est un Québécois qui s’imagine sans succès homme multiculturel, Jean-Pierre Villeneuve devenu JP Newtown (David La Haye, dans un rôle courageux de petit minable). Le luxe de surface des bâtiments ne parvient pas à couvrir les fissures et la peinture ternie. Les clients donnent une nouvelle définition au terme sunburn. La mise en scène de Lagarde, qui privilégie souvent des compositions frontales symétriques, accentue subtilement cet univers factice. Et, au milieu de tout ça, le français Mike, géant solitaire à la mine patibulaire, aux mouvements lents et à l’appétit gargantuesque, qui agit comme guide silencieux et incarnation poussée à son extrême du mode de vie oisif sans limite que proposent ces espace-temps totalement coupés du monde réel, sauf si l’on prête attention aux révoltes populaires retransmises par le téléviseur.

Si la première partie du film effectue de multiples pas de côté vis-à-vis du réel, la suite lui tourne complètement le dos. Mike, qui ne cesse de répéter qu’il veut être seul et oublié de tous, devient le centre d’attention de l’hôtel. La dévotion professionnelle de sa femme de chambre se transforme en obsession érotique (qu’elle partage avec toutes les femmes du lieu, manifestement), le GO se décompose à vu d’œil, à peu près au même rythme que l’hôtel lui-même qui devient un ensemble de ruines dévorées par la nature. Pendant ce temps, Mike continue de manger, devient une sorte de messie guérisseur, et communique par télépathie avec une pieuvre – et sa femme de chambre. Que cette dernière s’appelle Esmeralda n’est certainement pas un hasard, puisque c’est clairement du côté du conte que se range le film. Fable existentielle sans morale apparente, All You Can Eat Bouddha explore les multiples possibles d’une prémisse aussi simple qu’évidente : et si Mike décidait de rester dans ce lieu qui, par nature, n’existe que comme une halte temporaire, que se passerait-il ?

Les premiers plans annonçaient le devenir du film, avec ces surimpressions visuelles et sonores qui pointaient vers une esthétique de l’engloutissement (in)volontaire de la figure humaine dans l’environnement. À l’image de cette scène où seuls les yeux de Mike sont visibles à l’intérieur d’un bunker, le film n’a de cesse de travailler la fusion progressive du personnage avec le lieu. Mike n’est plus l’un des clients du Palacio, il devient l’hôtel lui-même, à moins qu’il ne l’ait toujours été. Après tout, la finale du film n’est pas sans rappeler celle, tout aussi énigmatique, de The Shining. S’enfonçant de plus en plus dans un réalisme magique dénué de toute rationalité, le film laisse en suspend la question évidente qu’il suscite : est-ce Mike qui influence le Palacio ou le Palacio qui transforme Mike ? À mesure que la temporalité se délite, All You Can Eat Bouddha devient l’incarnation même des promesses de son titre : un récit « tout-inclus » aux bifurcations borgésiennes dans lequel la réincarnation devient, selon notre humeur, la promesse d’une transfiguration, d’une révolution, ou d’un inévitable recommencement du même. 

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