Critiques
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Jusqu'à la garde

Xavier Legrand
Par Cédric Laval , 2018-05-08

Une histoire de la violence

     En 2013, Xavier Legrand avait marqué les esprits avec son premier film, Avant que de tout perdre, un court-métrage couvert de prix et d’éloges, qui s’était frayé un chemin jusqu’aux Oscars. On y découvrait une femme (Léa Drucker) qui fuyait le domicile conjugal et un mari violent (Denis Ménochet) en déjouant sa vigilance, au prix d’une haletante séquence dans un supermarché. Quelques années plus tard, le réalisateur fait appel aux mêmes acteurs pour ce qui s’apparente à une extension de son premier film. On retrouve donc, dès la première scène du film, un homme et une femme en instance de divorce, dans le bureau de la juge qui doit décider ou non de la garde partagée des enfants. La fille ainée, qui va avoir dix-huit ans, n’est pas concernée par cette décision, mais le sort de Julien, onze ans, est suspendu à ce jugement. La scène est longue, malaisante dans les drames humains qu’elle suggère (le visage fermé, presque apeuré de la femme ; la lettre du fils, lue de façon mécanique par la juge, qui désigne son père par « l’autre » et manifeste son désir de ne plus le revoir) ; elle fascine aussi, comme un témoignage presque documentaire sur les rouages d’une décision judiciaire complexe, qui doit naviguer au milieu de tous ces affects. Les interventions des deux avocats rétablissent un tant soit peu l’équilibre d’une scène où le spectateur (comme la juge) prend d’emblée parti pour les plus faibles : l’avocate du père, plus éloquente que sa collègue, dessine de son client une image convaincante et atténue ses responsabilités (c’est d’ailleurs à ce moment-là que le père, jusqu’alors filmé de dos, prend visage). La masse corporelle du père devient ainsi moins menaçante que pataude, son regard évoque moins la hargne que le désarroi. Et l’on ne s’étonne pas outre mesure qu’il obtienne finalement de voir son fils durant la fin de semaine…

     L’une des forces de la mise en scène de Xavier Legrand consiste dans cette capacité à distiller la crainte chez le spectateur, celle qu’il ressent, par empathie avec la mère et les enfants, sans condamner pour autant le personnage du père. Si celui-ci est très souvent cadré seul, alors même qu’il se trouve dans sa voiture avec son enfant, on reconnait dans sa voix les traces d’une affection sincère. La présence rassurante des grands-parents paternels contribue aussi à normaliser quelque peu le comportement d’un individu capable de fondre en larmes, dans les bras de son ex-épouse, en lui disant qu’il a « changé ». Denis Ménochet est pour beaucoup dans la perception complexe que l’on a de son personnage, capable d’exprimer sa vulnérabilité autant que la violence rentrée qui est en lui. Car cela ne fait pas de doute : une violence sourde est là, prête à exploser, qui déforme les traits du fils (excellent Thomas Gioria) lorsqu’il est seul avec son père, et justifie les précautions de la mère, soucieuse de ne pas révéler sa nouvelle adresse à son ex-époux. C’est d’ailleurs là que réside en partie l’impact du film sur le spectateur : la violence n’est pas tant représentée que les stigmates de cette violence sur les personnages périphériques au père, laissant deviner des actes passés impardonnables : la hargne de sa belle-famille, le visage buté des enfants, l’impossibilité de la femme à éprouver une quelconque commisération face à la souffrance de son ex-mari, le rejet même de celui-ci par ses propres parents qui agissent comme des révélateurs d’un passé que le scénario nous dissimule.

     L’autre trait remarquable de la mise en scène de Xavier Legrand réside dans son travail sur la durée. Tel quel, le film ne comporte qu’une poignée de séquences dont la durée s’étire au risque de compromettre la tension. Le traitement du son dans ces séquences renforce le réalisme de la durée : aucune musique extradiégétique, mais des sons (une alarme de ceinture, la sonnerie d’un interphone) dont la répétition obsessionnelle fait naitre la peur mieux qu’une bande originale commandant les sursauts du spectateur ; parfois même, la musique intradiégétique d’une fête couvre les paroles inquiètes des personnages, plus lourdes de signification lorsqu’on les mesure aux retentissements qu’elles ont sur les visages des personnages. On retrouve alors, dans cette façon de bâtir une scène sur la durée et l’hyperréalisme, ce qui faisait déjà la force de son premier film : laisser vivre des personnages hors des stéréotypes qui les menacent, accepter qu’une situation se déploie avec une certaine lenteur pour que son dénouement en soit plus insoutenable. À ce titre, l’ultime séquence est l’une des plus terrifiantes qu’il m’ait été donné de voir au cinéma ces derniers mois. Si on a pu la comparer à The Shining, elle n’en a pas l’excès proche du grand-guignol, ce qui la rend peut-être encore plus forte. Toutes les vertus susnommées de la mise en scène se conjuguent alors pour transformer cette situation de divorce somme toute ordinaire en une histoire de la violence conjugale, propre à ébranler les plus endurcis. L’adrénaline que dégage la séquence et les larmes de peur qui l’accompagnent sont là pour en témoigner : un grand metteur en scène est né.

 

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