Critiques
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Happy Hour

Ryusuke Hamaguchi
Par Ariel Esteban Cayer , 2018-08-09

Avec Happy Hour, révélation du Festival de Locarno de 2015, et Asako I & II, dévoilé en compétition à Cannes cette année, Ryusuke Hamaguchi s’impose comme l’un des réalisateurs japonais les plus prometteurs de sa génération. Combinant le drame domestique et une approche expérimentant avec la durée, Happy Hour se déploie sur quelques 317 minutes  (son précédent film Intimacies en comptait 255 et Touching the Skin of Eeriness seulement 55), Hamaguchi façonne un cinéma de l’intimité (amoureuse, amicale, professionnelle) aussi ambitieux qu’unique en son genre.

Alliant la nature exploratoire du théâtre (Happy Hour est issu d’un atelier avec des acteurs non-professionnels) au souci d’exhaustivité du cinéma d’observation (certaines scènes semblent croquées sur le vif, et s’étirent sur plus d’une demi-heure), Hamaguchi s’intéresse au concept de performance ; aux différentes facettes qui sommeillent en chaque individu ; aux forces, souvent internalisées, qui façonnent les personnalités et qui dictent les affections dont nous sommes à la fois sujets et objets. Une inquiétante étrangeté s’empare par conséquent du quotidien mis en scène par le cinéaste,  surtout lorsque les masques tombent et que les personnages exposent certains désirs jusqu’alors refoulés.

Happy Hour nous présente un Japon réaliste, pour ne pas dire banal, aux variations de beige, de blanc et de jaune. On y reconnaît immédiatement les espaces lissés de la sphère professionnelle, comme des maisons unifamiliales modernes, où se jouent les petits drames de la domesticité. Au fil d’une tranche de vie épique (qui rappelle l’immense Yi Yi d’Edward Yang), Hamaguchi nous mène à la rencontre de quatre personnages, interprétés par quatre actrices extraordinaires n’ayant jamais fait de cinéma auparavant. Akari (Sachie Tanaka) une infirmière forte de caractère et récemment divorcée, résiste momentanément à toute nouvelle relation. Fumi (Maiko Mihara), commissaire d’événements culturels, peine à partager autre chose que ses projets professionnels avec son mari éditeur. Jun (Rira Kawamura), l’ainée du groupe, cache les détails d’une séparation douloureuse à ses amies, tandis que Sakurako (Hazuki Kikuchi), épouse d’un salaryman surmené typique et mère d’un adolescent, s’embourbe dans une vie de femme au foyer.

L’impasse du divorce ou de l’incommunicabilité au sein du couple traverse – certes différemment –  la vie de ces quatre femmes jusqu’à s’imposer comme une considération primordiale de la condition féminine japonaise ; un énorme caillou jeté dans un lac autrement paisible, traçant des cercles concentriques dans l’existence linéaire d’une génération de Japonaises aux prises avec le traditionalisme insidieux de leur société. En dévoilant par couches successives l’amitié qui unit ces quatre trentenaires (leurs querelles passagères, leur forte solidarité, de même que l’effort qu’elles font pour maintenir leur lien intact), le cinéaste dresse un portrait social tout en nuances, qui se construit naturellement, sans morale ou jugement, au fil de conversations et de subtils revirements émotionnels. Un moment de violence dans la pénombre, une larme versée sur un comptoir de cuisine, un baiser volé dans une discothèque de jeunesse : autant de coups d’éclat cathartiques et inattendus qui frappent le spectateur de plein fouet en venant briser le calme factice d’une vie rangée. À cet égard, les emprunts au cinéma d’Ozu, dont les fameux plans frontaux, semblent plus réflexifs que simplement révérenciels. Hamaguchi ne s’intéresse à la structure familiale traditionnelle que dans la mesure où celle-ci est vouée à emprisonner l’autre, ou à éclater.

Ce qui étonne, finalement, dans un film mettant l’emphase sur l’amitié au féminin, c’est la place qu’occupent les hommes – (ex-)époux en devenir, prétendants de passage ou collègues – dans la vie d’Akari, Jun, Sakurako et Fumi. En contraste avec la chaleur et la complexité des liens entre ces femmes, les hommes du cinéma d’Hamaguchi sont présentés comme autant de lâches et d'égocentriques monstrueux et glacials ; des individus étonnamment similaires, complètement lacunaires (à s’y méprendre, des zombies aux traits humains, qui pourraient provenir du cinéma de Kiyoshi Kurosawa). Il s’agit là d’une excentricité délibérée, qu'Hamaguchi a perfectionné récemment dans le fantomatique Asako I & II, où l'homme devient interchangeable, sous la forme d’un doppelgänger inquiétant qui devient, au fil du récit, une présence purement symbolique.

Dans Happy Hour, Hamaguchi s'amuse à fouiller la psychologie de ses personnages féminins en les opposant à des coquilles vides (« je ne te sens pas, comme personne », dit Akari au mari cruel de Jun) – autant d’absences autour desquelles les femmes doivent naviguer afin de s’affranchir, « trouver leur centre » et une communauté. On ressent tout au long du film que le cinéaste n'a pas ses congénères en grande estime ; à tout le moins, il leur reconnaît un rôle passif dans la société japonaise, à mi-chemin entre le coup de vent et le geôlier, le pourvoyeur et le boulet. Les quatre femmes, quant à elles, persévéreront, bien au-delà de ce qui nous a été présenté. Après tout, Hamaguchi ne prétend pas capturer autre chose qu’un moment, « une heure heureuse » (douce ironie) dans l’immensité d’une vie.

 

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