Critiques
image
13, un ludodrame sur Walter Benjamin

Carlos Ferrand Zavala
Par Monica Haim , 2018-09-21

Quiconque a poursuivi des études dans le domaine des arts ou de la littérature depuis le début des années 1980 a dû lire au moins un essai ou une étude signés Walter Benjamin (1892-1940). Tenu par ses pairs (Theodor Adorno, Hannah Arendt) pour un penseur à l’écart de tous les courants et décrit par Michael Löwy, son plus attentif exégète, comme « un critique révolutionnaire de la philosophie du progrès, un adversaire marxiste du progressisme, un nostalgique du passé qui rêve de l’avenir, un romantique partisan du matérialisme », Benjamin fascine par la finesse de la dialectique de sa pensée.

Issu d’une famille aisée de Juifs allemands assimilés, il commence sa vie active au lendemain de la Première Guerre mondiale et se suicide peu après le début de la Seconde. Pendant ces vingt-deux ans, il connait de grandes difficultés financières, une vie professionnelle précaire et une vie sentimentale semée d’échecs. À sa mort, il laisse derrière lui un immense projet inachevé : Paris capitale du xixe siècle, le livre des passages. De son œuvre de critique littéraire, on retient, aujourd’hui, surtout les études sur Baudelaire et Brecht. Mais ce sont avant tout les thèses Sur le concept d’histoire et, plus singulièrement encore, L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique qui connaissent toujours le plus grand retentissement. Ce dernier essai rédigé, en 1935, à Paris, en allemand, comme la grande majorité de ses écrits, devient, au début des années 1980, la fondation théorique des pratiques emblématiques du postmodernisme, à savoir la citation et l’appropriation, pratiques qui, mutatis mutandis, ont transformé la démarche artistique aussi radicalement que l’invention de la perspective.

Mélange d’une vie tragique, d’une pensée inclassable, de travaux épars, d’une réputation confidentielle de son vivant et d’une immense gloire posthume, Walter Benjamin, personnage et penseur, est, à l’instar de Van Gogh, un sujet rêvé pour un film documentaire. Et quelques films ont, en effet, été réalisés, mais avec un succès mitigé. Étant donné la mise en avant de la citation et du fragment, du montage, de la distanciation et du commentaire dans la pensée esthétique benjaminienne, l’emploi des conventions d’usage dans les documentaires sur la vie et l’œuvre, notamment l’intervention de spécialistes et un développement linéaire, leur a fait faire fausse route.

Le succès de 13, un ludodrame sur Walter Benjamin vient donc précisément de ce que son auteur a compris de « la mécanique » benjaminienne, et l’emploie pour construire un essai à la manière du Livre des passages. Le montage en treize blocs thématiques où images, citations et commentaires se frottent produisant des étincelles d’émotion et de sens, évoque Benjamin dans des termes benjaminiens. Fidèle au modèle des images dialectiques que propose ce dernier — le passage (bâtiment qui contient la rue et les commerces), la prostituée (vendeuse et objet de la vente), la Méduse (tuée par son propre regard meurtrier) 13, un ludodrame… est un film dialectique à la fois par sa construction et par son rapport à son sujet.

Cette connaissance intime du sujet s’affiche déjà dans le titre qui est une allégorie de l’univers benjaminien : 13 renvoie à l’intérêt de Benjamin pour la kabbale qui donne à ce chiffre la puissance suprême. « Ludodrame » — une invention langagière de Ferrand Zavala — combine « ludique » et « drame ». Elle fait allusion à L’Origine du drame tragique allemand, travail présenté, sans succès, par Benjamin pour accéder au poste de professeur universitaire et appelle l’enfance, le monde perdu, que Benjamin, le romantique, cherche dans les livres pour enfants.

De façon poignante et inattendue, Carlos Ferrand Zavala rend ce monde de l’enfance par une marionnette, à l’effigie de Benjamin, qui écrit. Puis, sa visite aux archives nous révèle l’étonnante écriture manuscrite de son sujet : absolument régulière, serrée et minuscule couvrant la feuille de part en part. Cette écriture, ces feuilles, sont des traces dont l’équivalent symbolique sont les villes — Berlin, Paris, Moscou — parcourues par Ferrand Zavala sur les traces de son sujet.

L’inscription de l’auteur dans son œuvre comporte souvent une forte charge affective. Ici, elle est d’autant plus poignante qu’il nous fait découvrir un court compte rendu par Benjamin d’un livre intitulé Bartholomé de las Casas « père des Indiens ». Par ce texte quasi inconnu, le réalisateur de Americano exprime à nouveau son attachement aux peuples vaincus de son Amérique ibérique natale et révèle sa parenté spirituelle avec Walter Benjamin : « … il n’y a pas de témoignage de civilisation qui ne soit en même temps un témoignage de barbarie […] c’est pourquoi l’historien matérialiste […] se donne pour tâche de brosser l’histoire à rebrousse-poil. » (Sur le concept d’histoire, thèse vii).

 

 

 

Québec 2018. Ré.: Carlos Ferrand. Scé.: Carlos Ferrand, Thomas Siber Satinsky. Mon.: Nicolas Renaud. Animation : Leigh Kotsilidis, Frances McKennzie, Sylvain Robert. Mus.: Jacques Lerderlin. Son : Benoit Dame, Catherine van der Donckt. 78 minutes. Dist.: FunFilm Distribution.

 

suggestions

An Elephant Sitting Still CRITIQUE
The Sisters Brothers CRITIQUE
Primas CRITIQUE

Votre Commentaire