Critiques
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Primas

Laura Bari
Par Robert Daudelin , 2018-10-03

Filmer la douleur, filmer l’horreur, filmer les corps sans leur faire violence à nouveau, filmer le viol sans être voyeur… toutes ces questions préoccupaient sûrement Laura Bari  avant qu’elle ne décide de nous raconter l’histoire de Rocio et Aldena, deux jeunes femmes, qui font partie de sa famille argentine et dont l’enfance a été à jamais hypothéqué par des agressions dont la seule évocation fait mal.

Primas se déroule principalement en Argentine et cette partie du film est entièrement filmé caméra à l’épaule (par la cinéaste elle-même), histoire d’assurer une complicité essentielle avec les deux jeunes femmes, complicité qui n’exclut pas une certaine réserve, une distance respectueuse qui jamais ne brusque personne – la discrétion avec laquelle la cinéaste nous fait découvrir progressivement, sans insistance aucune, le corps brûlé de Rocio, est exemplaire de cette façon d’être tout à la fois très proche et de savoir « garder ses distances ». La séquence de la rencontre-confession entre Rocio et Aldana,  point culminant du film, illustre bien cet art de l’écoute de la cinéaste : bien qu’elle soit là, tout près des jeunes femmes, elle s’efface, recueille leur parole sans jamais (par un mouvement d’appareil, ou un recadrage) rappeler sa présence pourtant déterminante à ce moment précis. Cette façon d’être là et de se faire oublier était déjà manifeste dans les deux films précédents (Antoine 2008, Ariel 2014), ce qui suppose, peut-on imaginer, un travail d’approche, d’enquête, mené avec doigté avant de débarquer dans la vie des gens avec caméra et micro. (Il est  tentant de voir dans l’activité professionnelle principale de Laura Bari -  elle enseigne les techniques d’éducation à l’enfance dans un cégep de Montréal – une explication, pas la seule, à sa capacité d’écoute).

Primas est aussi, et même d’abord, un film sur la survie, sur la volonté admirable de Rocio et Aldena de faire échec à leur terrible passé pour s’approprier une vie normale où la joie retrouve ses droits, quelles que soient les blessures et les cicatrices qui feront toujours partie de leur existence. Pour bien établir ce rapport essentiel à la vie, Laura Bari ponctue son film de scènes qui appartiennent au quotidien ordinaire (les repas dans la famille de Rocio, sa fête d’anniversaire) et d’images de nature (le phare, la mer, la plage, le phoque endormi) qui inscrivent ces terribles histoires dans un mouvement plus large dans lequel il y a place pour l’espoir. La vie avec ses joies les plus simples pour faire échec aux saloperies qu’elle charrie parfois.

Enfin la poésie est toujours présente dans ce film, nous mettant en garde contre une lecture trop littérale des faits : il s’agit de « transformer les immondices en poésie », proclame la cinéaste. Que notre première rencontre avec Rocio se passe alors qu’elle est enfouie dans le sable de la plage, en crocodile rêvant de Paris, devrait déjà nous préparer à une lecture ouverte. La poésie est toujours liberté ; elle est aussi, dans le meilleur des cas, révolte et bouleversement. C’est bien ce que nous dit la dernière partie du film, tournée à Montréal (images de Glauco Bermudez?), dans laquelle la danse, le théâtre et le cirque sont mobilisés pour aider Rocio et Aldana à se se libérer enfin de leur terrible passé. Ces séquences, mises en scène avec une préoccupation formelle évidente, notamment une stylisation dans les éclairages, apportent  au film une dimension onirique qui traduit avec beaucoup de justesse l’étape décisive qu’abordent les deux jeunes femmes. 

Film d’une pertinence très à-propos en ces temps de dénonciation nécessaire, Primas aurait pu n’être qu’un documentaire choc dans lequel quelques têtes parlantes nous auraient interpellés. Il en va ici bien autrement : Laura Bari s’empare des outils du cinéma pour nous amener au plus près de tragédies trop souvent passées sous silence, rangées au chapitre des faits divers. Grâce à Primas, au courage de Rocio et Aldana et à l’art de leur parente, nous sommes confrontés à la vie, invités à toujours survivre.

 

Québec-Argentine / 2017 / Ré. Bari / Ph. Laura Bari, Glauco Bermudez / Mont. Bari / Conception sonore. Helena Danghin, Andreas Mendritzki / Mus. Florencia Di Concilio / 99 minutes /Dist. Les Films du 3 mars.

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