Critiques
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Oscillations

Ky Nam Le Duc
Par Robert Daudelin , 2018-11-05

Découvert au Festival du nouveau cinéma 2017 où il était projeté en première mondiale, Oscillations sort enfin en salles dans plusieurs villes du Québec. Au milieu d’une floppée de films très massivement « mainstream », le petit film de Ky Nam Le Duc - déjà connu pour ses courts métrages : Terre des hommes (2009), Poudre (2010) - fait sans doute figure de parent pauvre. Pourtant, c’est lui qui, par sa capacité de renouvellement, par la singularité de son regard, représente la vraie richesse de notre cinéma. Film fragile autant que précieux, Oscillations n’a rien d’un film fauché : l’assurance du geste de Le Duc, bien secondé en l’affaire par la caméra et les éclairages d’Isabelle Stachtchenko, est partout évidente – c’est un vrai cinéaste qui signe ce premier long métrage, un cinéaste qui sait faire usage des marges  encadrant la production plus officielle. 

Première originalité du film, ses deux personnages principaux sont deux Québécois (leur accent très montréalais les trahit !) d’origine haïtienne qui nous invitent à partager leurs angoisses et à évaluer la place que notre société leur propose bien timidement. Entre eux, arbitrant leurs conflits et enrichissant leur complicité, une jeune femme blanche, étudiante en thermohydraulique à l’École polytechnique.

Ged, l’aîné, concierge à Poly, et René, son frère cadet, rêveur plus que chômeur, constituent une fratrie aussi complexe qu’indestructible ; la mort vraisemblable de leur père dans le tremblement de terre de 2010 en Haïti les ayant d’abord éloignés, les rassemble désormais dans une complicité profonde.  

Ged, le silencieux, concierge par choix, mais aussi par dépit – il a été rappeur dans une vie antérieure dont il ne veut plus entendre parler – s’emmure dans un silence opaque que son frère n’arrive pas à briser. Seule Audrey, la jeune scientifique, y arrivera par un curieux détour qui constitue la seconde originalité de ce film étonnant : c’est son jargon d’ingénieur, ésotérique à souhait pour Ged, qui viendra percer son silence et le forcer à reprendre sa vie en mains. 

Quand Audrey explique ses recherches en disant que « la matière s’harmonise, se fragilise aussi », c’est la situation de Ged et René qu’elle analyse ; c’est même tout le projet du film qu’elle résume ! Et plus tard, toujours se référant à ses expériences scientifiques, elle pourra affirmer que « tout résonne, tout a un point de cassure » : c’est de fait un nouvel éclairage qu’elle propose aux relations tendues et improductives des deux frères, incapables qu’ils sont d’assumer leur amour fraternel – un affrontement on ne peut plus physique constituera le crescendo de cette relation passionnée.   

Si le film fonctionne souvent sur le mode réflexif, ses interrogations ne sont pas pour autant abstraites. Malgré son sérieux évident, le « cours » que donne René à son frère pour lui expliquer l’opposition entre les thèses structuralistes et culturistes sur la place des Noirs dans la société nord-américaine, contient une dose d’humour qui ajoute à son efficacité et l’ancre dans un réel bien identifiable. Ces hommes-là sont nos concitoyens, mais ils doivent lutter pour s’en convaincre !

Le Duc prend d’ailleurs plaisir, en plus des emprunts au jargon scientifique, à jongler avec des images métaphoriques  - la séquence de la danse aveugle en est un bon exemple – qui, si elles ne livrent pas immédiatement leur mystère, ajoutent du tonus au film. Rien n’est hermétique pour autant, tellement tout est incarné dans le jeu impeccable des trois comédiens principaux. Et l’admonestation qui conclut le film (« Rêve donc ! ») est là, si besoin en était, pour nous convaincre qu’affrontements, angoisses et douleurs n’étaient pas inutiles : la réconciliation entre Ged et René n’est peut-être pas parfaite et leur intégration dans la société d’ici encore bien partielle, mais leur capacité de lutter demeure intacte, bien au-delà des sermons du guru évangéliste qui guette et manipule leur communauté d’origine.  

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