Critiques
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Seder-Masochism

Nina Paley
Par Pierre Chemartin , 2018-11-22

Si vous aimez La Vie de Brian, le style coup de poing des animations de Stan Vanderbeek, ne manquez pas le film de Nina Paley, Seder-Masochism. Hypnotique et cocasse, cette quasi comédie musicale aux accents voltairiens vous ravira. Comme son précédent film, l’excellent Sita Sings the Blues, adaptation lointaine du Rāmāyana, Seder-Masochism mêle la petite à la grande histoire, le récit personnel au récit mythologique. Nina Paley s’attaque ici, avec un étonnant sérieux —mais sans pompe—, au livre de l’Exode, tout en en appelant à la mémoire de son père et à son histoire personnelle.

Cet exercice s’inspire librement du Séder, rite commémorant la sortie d’Égypte du peuple juif et son arrivée en Terre promise. Athée et féministe, l’auteure explore cet héritage en s’emparant de l’histoire de Moïse. Sa vision de l’Exode est à la fois littérale et savante. En dépit de toutes les facéties qui émaillent le film, l’auteure procède à cette entreprise avec le plus grand sérieux. On la voit s’entretenir avec son vieux père —lui, sous la forme de Dieu, barbu céleste arborant les oripeaux de la toute-puissance, elle, sous la forme d’une chèvre sacrificielle— au sujet de la foi, du Séder et de la transmission familiale. Étrangement, alors que les déesses mères sont omniprésentes dans le film —en filigrane ou sous la forme d’idoles—, la mère de l’auteure est absente de toutes ces conversations. L’absence de cette mère est une clef de lecture. L’auteure s’interroge en effet sur la disparition des déesses mères et sur les racines de la domination masculine.

L’une des thèses de Seder-Masochism, comme on le voit dans la première partie du film, repose sur l’idée que la religion du Verbe, associée à la loi, à la violence et au patriarcat, s’est construite sur les cendres des cultes anciens, associés à la magie, à la paix universelle et aux déesses mères. C’est cette antienne un peu réductrice que Nina Paley veut illustrer dans son film. De nombreux passages de Seder-Masochism insistent sur la prééminence de ces déesses dans les cultes pré-abrahamiques. Ainsi dans un passage où les Pointer Sisters chantent You Gotta Believe, des idoles féminines se dandinent lascivement en tançant d’importance l’affreux Moïse, dont la présence est associée, tout au long du film, à de gigantesques monts phalliques. Cette irrévérence ne frise pas vraiment la mise à l’index, mais elle fait sourire.

Pour illustrer l’Exode des juifs, Seder-Masochism enchaine les tubes populaires. S’il a l’apparence d’un film-jukebox, Seder tire un réel profit de ce catalogue musical. L’auteure pense en images et avec la musique. Souvent, les chansons et les images expriment la même idée. Il en va ainsi du Woman de John Lennon, illustrant l’adoration du Veau d’or, ou du Your time is gonna come de Led Zeppelin, illustrant la destruction des idoles païennes. Ces deux scènes ont un aspect très premier degré. Ailleurs, la musique et l’image se relaient de manière plus créative. Ainsi, notamment, du passage illustrant la fameuse chanson de Dalida et Delon, Parole, parole. L’aspect lancinant de ce dialogue amoureux donne une tonalité particulière aux images. La déesse mère, qui est à la fois la mère de toutes les mères et la femme éternelle, se moque de Dieu le père en personne. Elle le défie par une danse langoureuse. Lui, au contraire, ne peut offrir que d’ineptes fadaises —celles de la chanson ou, comme le dit Dalida, « encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots ». Au final, la Vénus des temps immémoriaux est ensevelie sous une trombe de mots —tablettes, textes saints, lois, etc—, incrustés dans l’image.

Le style de Seder repose sur le mariage d’éléments qui devraient, en toute logique, se contredire. Des musiques gaies, une animation répétitive, reposant sur des cycles de mouvements, aux couleurs bigarrées et aux formes schématiques —Nina Paley travaille surtout avec le logiciel Flash 8 développé par Macromedia—, un récit plein de circonvolutions, une histoire tragique et sanglante, une réflexion sur l’émergence d’un dieu unique et jaloux, irrémédiablement masculin, etc. Néanmoins, le film forme un tout cohérent, qui sert bien le propos de l’auteure. Cette cuisine est d’une extraordinaire efficacité. Si chaque passage du film relève du tour de force, il en est un tout particulièrement bluffant. Une serviette brodée, disposée au milieu d’une table dressée pour le Séder, s’anime image par image. Sur un air traditionnel et entrainant, Chad Gadya, de petits personnages brodés se pourchassent les uns les autres, dans une ronde aussi envoûtante qu’effrénée. Peu après, dans la finale du film, l’auteure se livre au décorticage critique de This Land Is Mine d’Andy Williams —chanson composée tout spécialement pour le film d’Otto Preminger, Exodus. La réalisation donne un sens cruel à cet air martial et tonitruant. Au beau milieu d’un monde verdoyant, l’envieux Caïn tue son frère Abel. L’histoire des Hommes, comme on le voit ensuite, n’est plus qu’une suite ininterrompue de massacres. La séquence est particulièrement efficace et puissante. Il faut dire que le style d’animation de Nina Paley, avec ces figures simplifiées, bougeant comme des pantins, se prête bien aux schématismes comiques et à la satire.

Le ton du film de Nina Paley est ostensiblement narquois, mais il n’est pas nécessairement antireligieux. L’auteure s’intéresse moins à la religiosité qu’aux mentalités. Son regard sur le livre de l’Exode se veut neutre et objectif. Elle l’adapte au pied de la lettre avec un mélange de fascination et d’amusement. Elle montre que ce récit fondateur, en justifiant la stigmatisation de l’autre, l’assujettissement de la femme et l’intolérance religieuse, a pour toujours marqué les mentalités. Si la matière narrative du film peut donner l’impression de décousu, avec cette suite ininterrompue de danses et de musiques, cela n’affaiblit en rien le corps du film. Cet aspect cumulatif est la matrice d’une pensée profondément personnelle, politique et poétique, que seule autorise la pratique de l’animation.

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