Critiques
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The House That Jack Built

Lars von Trier
Par Elijah Baron , 2018-11-27

La carrière cinématographique de Lars von Trier n’a pas été un long fleuve tranquille. Toujours dans la démesure, entre le narcissisme outré et l’autodérision, l’amour de la beauté classique et le défi des conventions, la provocation calculée et l’introspection intime, le cinéaste danois continue d’exceller dans l’art de susciter les réactions les plus violentes et les plus contradictoires. L’enfant terrible d’hier, celui dont le style et l’esthétique n’ont cessé d’évoluer suivant une volonté, peut-être ironique, de repenser le cinéma, commence aujourd’hui à évoquer un vieux maître qui se questionne ouvertement sur la filmographie inégale et variée qu’il laisse derrière lui, comme pour y trouver une finalité et une harmonie.

La métaphore du tueur en série se prête bien à cela, et elle n’est pas nouvelle chez Lars von Trier : certains se souviendront du court métrage Occupations, un moment fort du film à sketches Chacun son cinéma (2007), où le cinéaste incarnait lui-même un spectateur qui avait pour seule réplique « I kill ». Or, dans The House That Jack Built, les mêmes mots sont prononcés par le personnage de Matt Dillon, un ingénieur sociopathe qui considère le meurtre comme une forme de création artistique. Il s’agit bien sûr d’un autoportrait ; on n’est jamais très loin du regard caméra, dans cette farce cruelle où l’alter ego du cinéaste défend tant bien que mal sa conception de l’art face à un interlocuteur invisible et critique.

On pourrait y voir une extension de Nymphomaniac (2013), puisque le récit se structure une fois de plus sous la forme d’une confession faite à un inconnu, avec des flashbacks à la première personne, révoltants sur le plan moral, qui sont juxtaposés à une multitude de parenthèses savantes sur les sujets les plus improbables. Le but est de choquer, de heurter le public en lui expliquant que le beau et le laid ne sont que deux facettes de la même réalité, et Lars Von Trier le fait avec tout le sadisme qu’on lui connait. La part rhétorique de ces échanges est aussi lassante que dans le film précédent, puisqu’il devient évident que le cinéaste y mène un dialogue intérieur, exprimant à travers ses personnages des idées qu’il évite désormais de partager sans intermédiaire. 

C’est l’occasion pour Lars von Trier de réagir, entre autres, aux accusations de mysogynie et d’apologie du nazisme qui le suivent comme une ombre de film en film. Loin de chercher le pardon, il continue à jeter de l’huile sur le feu, poussant aux extrêmes un scénario propice aux débordements, et y exhibant même, non sans arrogance, les pires traits de caractère qu’on ait pu lui attribuer. Dans The House That Jack Built, on voit presque en lui un Tony Montana, jouant aux méchants caricaturaux et narguant le bon goût d’un public hypocrite et moralisateur devant lequel il se donne en spectacle, tout en l’exécrant. La question de la misogynie finit par apparaître comme secondaire ; ce qui perturbe, c’est surtout la misanthropie, cette vision de l’être humain comme un engrais ou une matière plastique dénuée de valeur intrinsèque.

Le coup de grâce vient de la distanciation ironique que prend le cinéaste par rapport à son sujet : il évite de se prendre trop au sérieux, ne recule devant aucun cliché, ne fuit pas devant le ridicule, tout en teintant les scènes les plus douloureuses d’un humour glacial et vénéneux. Ce qui rend l’expérience plus tolérable, mais aussi plus inégale pour le spectateur ; l’indifférence totale avec laquelle Jack commet ses crimes est un gag récurrent qui nourrit le cynisme, mais annule la tension. The House That Jack Built est au final trop frivole pour pouvoir représenter un véritable film-testament, même si on y trouve une tentative de synthèse ; on alterne entre un style semi-documentaire résolument ostentatoire, hérité du Lars de Dogme 95, et l’essai visuel de Lars, le théoricien subversif, avant d’aboutir à une série de tableaux vivants où l’on reconnait Lars, l’esthète, celui d’Antichrist (2009), mais aussi de The Element of Crime (1984).

Impossible d’ignorer le fait que The House That Jack Built a marqué le grand retour de Lars von Trier au festival de Cannes, qui fut le théâtre de toute sa carrière, après 7 ans d’exil forcé. Paradoxalement, son œuvre n’a rien de rédempteur; c’est une bravade plutôt qu’un mea culpa, un film réfractaire où les autocitations s’accumulent jusqu’à crever l’écran, et où la trame narrative n’est qu’un alibiautorisant l’auteur à s’enfoncer en lui-même.Il est sans doute trop tard pour parler d’imposture ou de supercherie ; Lars von Trier est ce qu’il est, et son message est clair : c’est à prendre ou à laisser.

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