Critiques
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New Memories

Michka Saäl
Par Gérard Grugeau , 2018-11-29

L’art comme catharsis est l’un des thèmes fondateurs de l’œuvre de Michka Saäl. Que ce soit dans le théâtre (Prisonniers de Beckett, 2005) ou la poésie (Spoon, 2016), les êtres écorchés par la vie qui traversent ses films et ont nourri sa quête au fil de sa pratique documentaire, ont souvent trouvé leur salut dans une forme d’immersion artistique. La photographe torontoise Anne J. Gibson, qui se retrouve au cœur du film posthume1de la cinéaste prématurément disparue en 2017, ne fait pas exception à la règle. Elle fait partie de ces « ombres perdues » auxquelles Michka Saäl aimait se frotter et qu’elle s’évertuait à prendre sous son aile, sans doute parce qu’elle reconnaissait en elles, et dans leur avancée solitaire, « la voie d’accès à cette altérité qui est en nous et qui est dans les autres comme l’ombre portée d’un astre, solaire et bienveillant », pour citer Christian Bobin. C’est de fait cette affection de l’autre qui parcourt New Memories comme une main tendue laquelle vient, par la rencontre du cinéma et de la photographie, libérer des forces captives et des sources obscures.

Rencontrée par la cinéaste grâce aux réseaux sociaux, Anne J. Gibson est une ex-toxicomane rebelle dans l’âme, une revenante rescapée d’une enfance inconsolable qui l’a marquée à jamais. Et a marqué - et défini - son approche artistique, la prédisposant à se replier sur elle-même, puis à apprivoiser ses peurs et devenir l’observatrice extérieure viscéralement indépendante qui a fait d’elle une photographe à la sensibilité hors du commun. Après tout, la photo est un art de la gestion de l’espace et rien n’interdit d’établir un parallèle entre la promiscuité imposée par les abus paternels dans l’enfance et la distance juste que la caméra de Anne J. Gibson recherche intuitivement avec ses sujets. Dans cet écart conquis de haute lutte qui a fini par la relier au monde extérieur, dans le respect de cette frontière entre elle et les autres, dans cette façon d’être enfin dans l’intimité « sans danger », réside ce qui fait tout le talent de l’artiste, sa griffe authentique et singulière. Spontanément, Michka Saäl vient se coller à l’univers de celle qui « a relevé la tête » grâce à la photographie, comme si l’essence de son cinéma trouvait dans le parcours chaotique de Anne J. Gibson un prolongement naturel. On ne s’étonnera donc guère que New Memories nous convie en quelque sorte à une traversée croisée des images où les préoccupations des deux créatrices se font écho.

Le film enregistre les témoignages d’amies proches, et certains épisodes du lourd passé de Anne J. Gibson recueillis à la faveur de séquences stylisées en noir et blanc auxquelles le travail sur le son donne la texture de réminiscences traumatiques. New Memories aurait pu demeurer prisonnier d’une facture prévisible, mais il s’ouvre rapidement au battement trépidant de la vie en saisissant le portrait coloré du quartier de Kensington Market à Toronto, quartier bohème et multiethnique en voie de gentrification. La caméra de la réalisatrice se met alors humblement dans les pas de la photographe qui arpente avec un appétit insatiable et un naturel confondant des espaces devenus familiers où elle dérobe les âmes des passants en s’abandonnant, à travers son art, au  moment juste de la prise du cliché, au fameux « pouvoir de l’inattendu » dont parlait Roland Barthes. New Memories cultive ainsi, dans le sillage de Anne J. Gibson, une sorte d’art de la déambulation qui permet de s’ouvrir à toutes les pulsations traduisant l’état d’esprit d’un quartier incroyablement vivant. Des musiciens de rue donnent leurs couleurs à certaines séquences, couleurs renforcées par la partition originale de Bertrand Chénier qui célèbre la beauté de ce qui est là. 

Dans ses notes, Michka Saäl reprend le mot de « serendipity » employé par Anne J. Gibson pour parler des hasards heureux qui viennent soudainement sceller la rencontre miraculeuse avec le sujet photographié. À cet égard, la réalisatrice évoque comme moteur de la création chez l’artiste torontoise la possible « nostalgie d’un manque, le regret de ce que l’on n’a pas connu ni vécu ». Peut-être est-ce là ce qui émeut dans New Memories : le combat acharné d’une femme qui cherche effectivement à réécrire sa propre histoire, les photos accumulées constituant pour elle « une nouvelle mémoire » dont elle n’a de cesse de consolider les assises à chaque cliché. Combat qui n’est bien évidemment pas étranger au parcours personnel de Michka Saäl. Autant dire que l’on peut voir dans cette collaboration unissant ici la photographe et la cinéaste une embellie vivifiante qui viendrait panser les âmes blessées. 

 

1.    Le film a été terminé et géré en post-production grâce aux efforts conjugués de Mark Foss, compagnon et producteur délégué de Michka Saäl, et des fidèles collaborateurs de la cinéaste : Sylvestre Guidi (à la photographie), Michel Giroux (au montage) et Catherine Van der Donckt (au son).

Le film est à l’affiche de la salle Fernand Seguin de la Cinémathèque québécoise, à compter du vendredi 30 novembre 2018.

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