Critiques
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Roma

Alfonso Cuarón
Par Gérard Grugeau , 2018-12-07

Distribué par Netflix, le géant numérique, le dernier opus de Alfonso Cuarón, enfant chéri de Holywood (7 oscars pour Gravity ), a remporté le Lion d’or à Venise. Le film marque le retour au Mexique du réalisateur de Y Tu Mamá También (2001). Basé sur l’enfance du cinéaste, Roma (du nom d’un quartier résidentiel de Mexico, à moins que la séquence d’embouteillage du film ne renvoie aussi sous forme de clin d’œil au chef-d’œuvre éponyme de Fellini) est un récit en grande partie autobiographique qui, avec le recul de la maturité, se veut œuvre de mémoire. Dans un beau noir et blanc, Cuaróny rend hommage à Liba, la nounou qui veillait jadis en silence sur les destinées de la famille et a servi de seconde mère aux enfants de la maisonnée. L’action se passe en 1971, une année tumultueuse dans la sphère intime du cinéaste, alors que le pays était confronté par ailleurs à la colère de sa jeunesse. Renommant la domestique Cleo (interprétée avec une touchante sobriété par Yalitza Aparicio, une Indienne de la communauté Mixteco), Cuarón verse donc ici dans une saga domestique à laquelle il entend donner toute l’ampleur méritée (le film est tourné en 65 mm) en alternant les moments d’intimité vécus dans le sérail familial et les scènes extérieures où la caméra s’empare de l’espace avec une appétence affichée. Une façon pour le cinéaste de mettre le plan-séquence à l’épreuve de la grande et de la petite histoire(s). Et ce avec plus ou moins de bonheur. Phagocyté par ses ambitions auteuristes au détriment d’un regard nu au plus près de son sujet, le film échoue de fait dans la recherche de cet équilibre interne qui s’évertue à magnifier le souvenir. 

Filmant dans un premier temps les allers et venues des occupants de la demeure bourgeoise, Roma distille très vite un ennui certain que la rigueur des plans en noir et blanc ne parvient pas à extirper d’une beauté aussi vaine qu’ostentatoire. Vu à travers le regard de Cleo vaquant à ses occupations, la vie routinière de cette famille nous reste lointaine, sans réel ancrage affectif, comme un album de photos que l’on feuillèterait distraitement avant de s’en détacher. Quant aux plans extérieurs, ils sont souvent plombés par la reconstitution historique et les longs travellings ou panoramiques scandent une partition où le style s’interpose sans cesse, empêchant le regard de se déployer en toute liberté. Au gré du récit, alors que Cleo se confronte au monde extérieur et tombe sous le charme d’un jeune garçon au regard sombre, quelque chose finit toutefois par prendre corps comme dans cette scène hallucinante, qui surgit comme un moment d’acmé, où l’État aidé de miliciens réprime dans le sang les opposants au régime. La jeune femme découvre alors une violence sociale qui la renvoie à sa propre histoire. Cette prise de conscience chez le personnage nous place soudain en empathie, nous préparant au point culminant du film : une scène d’accouchement où Cuarón se déleste de toute affèterie pour jouer sur la profondeur de champ et nous garder, en toute simplicité, avec Cleo au premier plan, terrassée par la douleur. Dans cette stase bienvenue, le cinéma vibre enfin, en phase avec son personnage. Une autre séquence dramatique, cette fois au bord de l’océan où la domestique devient une héroïne malgré elle, réussit aussi à émouvoir. 

Mais c’est au niveau du point de vue que le film surprend au final, dévoilant son côté réactionnaire. C’est déjà peu dire que la famille ne fait guère de cas des malheurs personnels de Cleo, sans que cela ne semble affecter la principale intéressée. Une chance, la bonne conscience bourgeoise veille. Suite aux évènements de la plage, le personnage trouve bientôt son salut dans le regard bienveillant de ses employeurs qui vont dès lors la sanctifier. Dans une scène de solidarité féminine, la mère de famille se retrouvant seule avec ses enfants scelle une sorte de pacte avec la nounou pour affronter l’avenir et surmonter les obstacles. Sous cette entente de façade, l’ordre social est préservé, immuable. Cleo a payé pour sa faute - ce bébé qu’elle ne voulait pas -, mais l’amour des enfants bourgeois est là, intact et rassurant pour celle qui a intériorisé le discours de son infériorité sociale. À bon compte, Alfonso Cuarón s’approprie ainsi le destin de cette femme qu’il a sans doute aimée – là n’est pas la question - pour la maintenir dans son statut de dominée consentante. Dans le dernier plan lumineux, en montant avec sa panière de linge l’escalier qui mène à la terrasse, Cleo a gagné son paradis… et le cinéaste son billet pour les Oscars.

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