Critiques
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Burning

Lee Chang-dong
Par Linda Soucy , 2018-12-07

La réalité est-elle aussi insaisissable qu’une volute de fumée ?  C’est ce que semble affirmer dès le premier plan Burning, adapté d’une nouvelle de Murakami, Les Granges brûlées, qui elle-même revisitait L’incendiaire de William Faulkner. D’emblée, nous sommes prévenus, le film se déploiera en multipliant pistes et indices, brouillant les identités, faisant apparaître et disparaître les êtres et les choses. Le récit est-il imaginé par Lee Chang-dong ou est-il pure invention de Jong-su, personnage principal et aspirant écrivain, alter ego du cinéaste ? Impossible de trancher. Le film avance et emboîte les psychés, celles de l’auteur et du personnage, dans un assemblage fluide qui donne lieu à une vertigineuse mise en abyme. 

Jong-su, livreur, conduit un vieux camion. Il veut écrire et lit Faulkner. Devant un commerce, il revoit une ancienne voisine, Hae-mi, dont il tombe amoureux. Puis la jeune fille part en Afrique chez les Bushmen. À son retour, lorsque Jong-su va la cueillir à l’aéroport, elle est en compagnie de Ben, élégant jeune homme qui conduit une Porsche et vit à Gangnam (le Beverly Hill de Seoul). Un étrange triangle va alors se constituer. 

Dans une séquence initiale, Hae-mi, qui s’adonne à la pantomime, mange une tangerine imaginaire. « Ne te dis pas que la mandarine existe, mais oublie qu’elle n’existe pas », dit-elle à Jong-su, évoquant ainsi le jeu en trompe-l’oeil que la mise en scène a déjà mis en place. Et ce sont ces effets insaisissables du réel, qu’on appelle communément réalité, que Lee Chang-dong va rendre avec une acuité plus percutante encore que Murakami. L’intangible devient ainsi la matière vaporeuse de Burning qui nous aspire comme un rêve et nous enveloppe de ses brumes ethérées, effleurant notre rétine de son incandescence crépusculaire. D’un plan à l’autre, le doute s’insinue, les certitudes vacillent : Hae-mi a-t-elle vraiment un chat ? Ben est-il un serial killer, un séducteur dangereux ? ou seulement un jeune désabusé ? Brûle-t-il vraiment des serres désaffectées ? Hae-mi est-elle tombée dans un puits, plus jeune ? Ben est-il un double de Jong-su, son ombre américanisée, sa part sombre ? Ces questions réverbèrent, percutent la trame diaphane du film, laissant tout en suspens. 

Rendre l’étoffe évanescente des choses, toucher au mystère du monde, n’est déjà pas chose aisée et pourtant, là n’est pas la seule finalité du film. Ne voir dans Burning qu’une brillante allégorie sur la représentation et l’art, ce serait aussi se tromper, en passant outre le grand humanisme de l’auteur de Poetry (2010) et la charge éminemment politique de ce nouvel opus. Dans la séquence pivot du film,  qui en condense toute la poésie, juste avant de se volatiliser, Hae-mi danse sur une musique de Miles Davis, ses mains graciles évoquant un envol impossible. Juste avant, on aura entendu les vociférations idéologiques au Nord (la frontière est proche), alors que le drapeau de la Corée du Sud claquait au vent. C’est dire que la poésie du quotiden est sans cesse alourdie, minée par le poids du politique et la déroute sociale. Si le film fait se succéder sans heurt des segments narratifs composés de plans saturés (discours de Trump, annonce du chômage à la radio), il opère néanmoins après la scène nodale de la terrasse, un glissement de genre. Le drame sentimental fait alors place à un anti-polar où l’affrontement de classe prend le dessus. Envoûtante et hypnotique, la musique de Mowg contribue au climat oppressant de cette deuxième partie.

De fait, le néolibéralisme a rendu les différences de classe imperceptibles, et sous cette tranquillité feinte couve une rage sourde, jamais exprimée ; les inégalités sont de plus en plus lisses, la jeunesse n’a plus de repères, confie Lee Chang-dong dans plusieurs entretiens. Et c’est à dévoiler cet inconscient que le film s’emploie, dévoilement qui culminera dans la scène finale, inattendue, sorte de corps-à-corps vampiresque, où Jung-su dompte ses démons. 

Au-delà du détournement des genres cinématographiques, Burning est surtout un grand récit initiatique, une traversée des apparences. Ce qui importe au fond, ce n’est pas l’élucidation de la disparition d’Hae-mi, grand thème antonionien, mais bien la quête de Jung-su qui peut enfin donner une consistance à sa vie en devenant écrivain. Ainsi apaise-t-il cette « grande faim », cette quête spirituelle de sens, dont parlait si justement Hae-mi au début du film. Tout en mettant à nu des fractures sociales autrement invisibles, Burning sème dans son sillage des images qui irradient, laissant un souvenir nimbé d’une mystérieuse aura qui n’en finit plus d’ouvrir les écluses de l’imaginaire. 

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