Critiques
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Un barrage contre le Pacifique

Rithy Panh
Par Géraldine Pompon , 2009-05-14

L'ÉCRAN COMME UN BARRAGE

    Dans l'Indochine des années 1930 et de l'enfance de Marguerite Duras, Rithy Panh, le grand réalisateur cambodgien de documentaires, campe sa caméra dans le golfe du Siam, au coeœur des rizières de la dame blanche. Cette femme (Isabelle Huppert), une ancienne institutrice française, veuve et mère de la romancière, se débat avec ses deux enfants, Suzanne (16 ans) et Joseph (20 ans) contre cet océan qui inonde régulièrement ses terres devenues incultivables et l'ignominie du colonialisme.

    Entre résistance et résignation, elle sacrifie son corps et son âme où « fleurirait tout un avenir de bonheur pour ses enfants » et se lance dans le projet fou de construire un barrage contre le Pacifique. Le film s'ouvre par une inondation, une terre dévastée qui sent le souffre, un cheval à l'agonie et cette mère qui entre utopie et abandon noue le drame familial et perpétue la malédiction dans une atmosphère mortifère de fin de règne. Tout le film s'élance dans ce  mouvement de ressac, qui par un jeu de correspondances entre la mer et la maman, prend, avale ou rejette.

    Avec sa peau de lait presque transparente encadrée par une rousseur saturée de moiteur à la fois tropicale et malade, cette chef de clan protège ses enfants comme elle les met en danger, n'hésitant pas à les pousser dans les bras de plus riches pour survivre et poursuivre son entreprise. Ainsi lorsque M. Jo, un riche homme d'affaire chinois (l'amant de Duras dans L'Amant de Jean-Jacques Annaud), tombe follement amoureux de Suzanne, celle-ci, pathétiquement manoeuvrée par sa mère, vend sa nudité contre un phonographe, puis une promesse d'amour contre un diamant, contenant bien évidement un crapaud en signe de malheur. Et une douce odeur d'inceste plane au-dessus de cette famille creusant la jalousie et l'amour que la matrice névrotique porte à ses deux enfants si beaux et si sauvages. Isabelle Huppert, fouille encore cet écart dans la culpabilité autant que dans la liberté qu'elle leur jette en pâture. Et le futur, toujours, comme un oiseau de proie, menace de lui voler sa progéniture.

    Isabelle Huppert  poursuit avec ce rôle une trilogie de personnages maternels rattachés à leurs racines et hantés par une névrose familiale (Home d'Ursula Meier et l'attendu White Material de Claire Denis). Le co-scénariste Michel Fessler, ayant découvert à 18 ans le roman de Duras, le conçoit comme un élément fondateur de sa passion pour la littérature puisqu'il contient tous les thèmes qui lui sont familiers : « l'enfance aux colonies, l'amour, la passion, l'injustice, l'ennui, la maladie et la mort... ». Quant au regard épidermique du cinéaste sur son pays natal (surtout connu pour ses documentaires remarquables sur le cauchemar des Khmers rouges, tel S21, la machine de mort Khmère rouge) il se trouble de résonances intimement liées à cette mère qui, comme la sienne, s'est sacrifiée pour ses enfants. «Je connais intimement les paysages décrits par Duras, la lutte de sa mère pour récupérer des terres cultivables contre la mer résonne pour tout Cambodgien (Libération du 3-4 janvier).»

    Un projet nourri de hautes intentions, de promesses et de légitimité, et pourtant quelque chose ne s'est pas passé dans ce film, malgré le talent et l'évidence de chacun à porter cette adaptation. Les grains de l'image et des voix mentent mal et s'imposent avec tant de contemporanéité qu'ils bloquent l'accès à l'atmosphère profonde du passé. La mise en scène si palpable verrouille la circulation des forces invisibles du récit. Quant aux personnages, ils demeurent désincarnés, inhabités par cette terre, cette mère et cet océan qui ne demandaient qu'à les prendre et les rouler sous la vague jusqu'à ce qu'ils rendent leurs âmes sur la pellicule. Trop de distance jusqu'à l'écran, pas assez de profondeur derrière lui. Un écart mal évalué qui fait barrage à la foi cinématographique et à l'essence même des mots de Duras.

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