Critiques
image
Import / Export

Ulrich Seidl
Par Marcel Jean , 2010-02-04

L'HOMME EST UN LOUP POUR L'HOMME

    L'éditeur vidéo Palisades Tartan, auparavant surtout présent sur le marché du film asiatique (les longs métrages de Kim Ki-duk et de Chan-wook Park, entre autres), semble désormais décidé à occuper une position plus marquée dans le champ du «cinéma d'auteur de prestige », comme en font foi les sorties récentes d'une solide brochette de films : Red Road d'Andrea Arnold, Lumière silencieuse de Carlos Reygades et Nous les vivants de Roy Andersson. À ces titres vient tout juste de s'ajouter Import/Export de l'autrichien Ulrich Seidl (Canicule), présenté en compétition à Cannes en 2007.

    Le cinéma d'Ulrich Seidl a d'ailleurs plusieurs points communs avec celui du Suédois Roy Andersson : un rigoureux parti pris de frontalité, une approche séquentielle marquée par la focalisation sur divers personnages, un humour décalé, etc. On peut aussi rapprocher de son travail celui de Stéphane Lafleur dans Continental, un film sans fusil. À la différence, cependant, que Seidl vient du documentaire et qu'il a retenu de sa première pratique une approche réaliste qui l'amène à privilégier les acteurs non-professionnels et les dialogues improvisés.  Dans Import/Export, cela nous vaut d'ailleurs quelques scènes étonnantes, les plus fortes du film, comme celle dans laquelle Pauli débarque chez sa petite amie terrorisée avec un jeune chien excité et agressif, ou encore celle montrant le malaise d'Olga lorsqu'elle tente d'arrondir ses fins de mois en servant de modèle pour un site pornographique. Ces scènes semblent dépouillées de tout artifice et le cinéaste y saisit quelque chose du réel qui transcende toute prévisibilité : la peur, la gêne, une violence animale…

    Import/Export est construit sur la base des trajectoires opposées d'Olga, une jeune infirmière ukrainienne qui émigre en Autriche à la recherche d'une vie meilleure, et de Pauli, un Autrichien, gardien de sécurité au chômage, forcé d'accepter le dérisoire boulot d'installateur de distributeurs de babioles en Ukraine. Sur les routes respectives empruntées par Olga et Pauli, Seidl observe la pauvreté et le désœuvrement, les inégalités sociales, l'exploitation, la cruauté, les abus de toutes sortes. C'est une humanité réduite à se vendre, réduite à un rapport de forces régulé par l'argent. Rien de bien réjouissant, d'autant plus qu'Olga finit par faire le ménage dans un asile pour vieillards incontinents, ce qui nous vaut la bien concrète illustration de ce qui nous attend tous… Mais Seidl, on l'a déjà dit, a de l'humour… Humour noir, parfois cinglant…

    Portrait d'une Europe en perdition, fresque montrant la victoire d'un système économique et politique impitoyable qui multiplie les exclus, Import/Export laisse toutefois perplexe. C'est que le cinéaste filme la dureté du monde avec une telle insistance qu'on dirait parfois de la délectation.  Une sorte de plaisir malsain à étaler, voire à accentuer, la dimension pathétique des choses (voir à cet effet le bal à l'asile; ou le comportement abject de la bourgeoise viennoise esclavagiste à l'endroit d'Olga). C'est comme si la misanthropie – qui est en voie de devenir la tare des artistes de notre époque – tenait souvent lieu de profondeur.

    L'édition DVD respecte le format 1 :66 du film, n'est sous-titrée qu'en anglais et est enrichie de deux entretiens, courts mais intéressants, avec le réalisateur et son directeur photo, l'américain Ed Lachman (The Virgin Suicides; Far from Heaven; Life During Wartime). Le tout pour moins de 20$. Les amateurs de l'Autrichien n'auront au moins pas à se ruiner.

 

suggestions

FNC 2016 - Blogue 1 BLOGUES
Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence CRITIQUE
Amour fou CRITIQUE

Votre Commentaire