Critiques
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24 City

Jia Zhang-ke
Par Marcel Jean , 2010-07-29

L'EXPÉRIENCE DES LIMITES

    Il est le plus en vue des cinéastes chinois contemporains. Il est peut-être le plus rosselliniens des réalisateurs actuels. Il s'appelle Jia Zhang-Ke. Primé à Berlin en 1998 pour Xiao Wu, artisan pickpocket, Lion d'or à Venise pour Still Life en 2006, célébré un peu partout autant pour ses documentaires (In public, 2001; Dong, 2006) que pour ses fictions (Unknown Pleasures, 2002; The World, 2004). Son travail se situe à la limite des grandes catégories que sont le documentaire et la fiction : documentaires mis en scènes, reposant sur des choix esthétiques élaborés et raffinés, fictions fortement ancrées dans le réel, où les acteurs se mêlent aux non-acteurs, où les lieux occupent une place prépondérante, où les histoires prennent place dans l'Histoire… On pense inévitablement à l'Iranien Kiarostami, qui évolue lui aussi à la frange des genres, contribuant à rendre caduque la typologie habituelle.

    Terminé en 2008, 24 City représente une sorte d'aboutissement dans la démarche du cinéaste. Avant cela, jamais n'avait-t-il à ce point réussi à imbriquer le documentaire dans la fiction. Le film repose en effet sur huit longs témoignages de travailleurs, de cadres et de jeunes gens ayant grandit dans l'entourage d'un complexe industriel de Chengdu –- Factory 420 -– au moment où celui-ci est définitivement fermé pour laisser place à un ambitieux et luxueux projet domiciliaire nommé 24 City. Huit témoignages, donc, qui ont en apparence tout du documentaire, même si certains sont tournés de façon originale (le directeur de la sécurité de l'usine, par exemple, est filmé dans un imposant auditorium, alors que deux hommes jouent au badminton sur la scène, devant une grande toile peinte montrant à la fois la Grande Muraille et des missiles).  Mais le générique du film est formel : quatre acteurs ont leur nom en gros caractères au centre de l'écran, dont la magnifique Joan Chen, qu'on a vu notamment chez Bertolucci, Oliver Stone et Ang Lee. « En autant que je sache, dit le cinéaste, l'histoire est toujours un mélange de faits et d'imagination. » C'est ainsi que Jia Zhang-Ke intègre quatre témoignages fictifs à quatre témoignages documentaires. Une mosaïque à laquelle s'ajoutent une grande quantité de portraits (au sens photographique du terme), quelques scènes réalistes (la cérémonie de prise de possession du complexe), d'autres plus incongrues (un segment d'opéra chinois; des travailleuses chantant l'Internationale pendant que s'écroulent des parties de l'usine) et des extraits de poèmes, le tout formant une sorte de fresque de la société chinoise. On y retrouve donc ces travailleurs programmés pour avoir un job à vie, ces travailleurs entièrement pris en charge par l'usine (qui s'occupe de tous les aspects de leur existence, des soins de santé à l'éducation des enfants) et qui se retrouvent tout à coup dans un autre monde, désemparés dans un système en mutation. On y retrouve aussi ces jeunes scolarisés trop heureux de faire partie de la Chine de demain.

    Film profond, riche, d'une éloquence rare, oscillant entre l'austérité et le lyrisme, 24 City est une œoeuvre d'une singularité totale, portée par la vision de l'un des auteurs essentiels du cinéma contemporain. Livrant d'habitude un cinéma de peu de mots, Jia Zhang-Ke fait ici place à la parole qu'il saisit et restitue de façon directe, par larges blocs entrecoupés de moments méditatifs.

    Le DVD édité par Filmswelike est remarquablement généreux. On y trouve, le court métrage Cry Me a River (20 minutes), réalisé en 2008 et présenté à Venise la même année, ainsi qu'une entrevue avec Jia Zhang-Ke menée en public, au Lincoln Center, par le critique du L.A. Weekly Scott Foundas (45 minutes). Sur le plan technique, le transfert est d'une grande précision et conserve les subtilités de l'image. L'Ontarien Gary W. Tooze, du site spécialisé DVD Beaver, affirme même que c'est l'un des meilleurs qu'il ait vu. On ne pourrait rêver meilleure recommandation pour un jeune distributeur et éditeur dvd qui vient d'acquérir les droits d'Oncle Bonmee qui se souvient de ses vies antérieures d'Apichatpong Weerasethakul, la plus récente Palme d'or de Cannes.
 

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