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Les Tourmentes

de Pierre-Yves Vandeweerd
DVD No 180

par Charlotte Selb

(extrait)

La folie comme source de poésie

Dans Les tourmentes, le film le plus récent et probablement le plus achevé de sa filmographie, Vandeweerd s’intéresse cette fois aux invisibles de sa région d’adoption, la Lozère (qui se trouve être aussi la plus désertique de France) : ceux que la civilisation qualifie de fous et que, dans le passé, l’Église catholique faisait interner de force. Le terme « tourmente » prend ici un double sens : il s’agit tout à la fois de la tempête de neige qui désoriente et égare en montagne, et de l’état de mélancolie provoqué par la longueur et la dureté des hivers. Ainsi les « égarés » sont-ils, au sens littéral, les hommes qui se perdent dans la montagne lors d’une tempête, parfois y laissant leur vie, et au sens figuré, les êtres tourmentés ayant perdu la raison, souvent à cause de cette mélancolie, et que le réalisateur a connus à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban. Pour entraver cette double disparition, l’auteur propose une écriture poétique fouillée, résultat d’un travail de recherche plus personnel et complexe que jamais. Fasciné par les récits de ces égarements en montagne, Vandeweerd d’une part constitue pendant trois ans son propre troupeau de moutons, afin de vivre de manière immersive l’expérience de la transhumance et de la tourmente, et de pouvoir la restituer en images et en son. Parce que les bergers aidaient autrefois ceux qui se perdaient à se repérer à l’aide de sonnailles de troupeaux et de clochers érigés dans la montagne (une variante du concept déjà exploré voulant que l’ouïe survive à la vue, que le son soit encore présent quand l’image a disparu), le cinéaste fait fabriquer et essayer ses propres clochettes, et retranscrit puis fait traduire en occitan les recommandations orales ancestrales des bergers – un texte lu en voix off qui sert de « guide » au film. D’autre part, Vandeweerd cherche à faire sortir de l’oubli les quelque trois mille patients enterrés sans pierre tombale dans le « cimetière des égarés », la triste fosse commune de Saint-Alban. Après avoir retrouvé dans les archives de l’institution les noms des disparus ainsi que leurs rapports médicaux, il entreprend un ouvrage commun avec les patients actuels de l’hôpital, qui énoncent, enregistrés par l’auteur, chacun des noms de leurs prédécesseurs défunts, redonnant ainsi vie et dignité aux oubliés. Par ce geste simple, Vandeweerd affine encore son travail de mémoire : il ne s’agit plus de l’acte isolé d’un artiste, mais d’un effort collectif et solidaire porté par le groupe même des marginaux.

Là où Vandeweerd assumait pleinement sa position d’étranger de Némadis à Closed District, il mène dans Les tourmentes une tentative de communion avec son sujet. En s’immergeant personnellement dans l’expérience de la perte (d’orientation, de conscience), il rend plus mince encore la frontière entre raison et déraison, plus trouble cette limite entre les deux mondes qui l’a toujours fasciné. « Dans ce film, dit-il dans ses notes d’intention, il n’y a pas d’un côté des malades de l’esprit et de l’autre des esprits sains. Au contraire, ce film nous rappelle que la tourmente (…) est le propre des hommes et de la vie. Chacun la porte en lui et se débat avec elle, fut-elle source de souffrances et d’inconfort. » À l’image de la quête insensée de Racines lointaines, Vandeweerd embrasse dans Les tourmentes la folie comme geste poétique et ouverture sur le monde. Il redonne sa beauté à cette part de nous-même sauvage et inconsciente, point de départ nécessaire à un voyage vers la marge et vers la redécouverte des choses disparues.

Bande d’annonce de Les Tourmentes

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n° 180 Les Tourmentes
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n° 179 La théorie du tout
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n° 178 Off the Wall
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n° 177 Les printemps incertains et Bamako temps suspendu