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Globodrome

de Gwenola Wagon
DVD No 176

À la poursuite du bonheur

par Philippe Gajan

 

« Globodrome est un essai sur les représentations du monde à l’ère des satellites géostationnaires, une enquête photographique, historique, géographique, topologique, anecdotique, politique interrogeant le statut d’un globe virtuel donnant à l’explorateur un regard déictique et transformant la Terre en un fascinant et dramatique métavers. » http://globodrome.com/

Comme point de départ de ce film métavers à nul autre pareil, une idée séduisante, ludique, une invitation au voyage. Mais pas à n’importe quel voyage ! L’artiste se propose ici de refaire fidèlement le célèbre Tour du monde en 80 jours. Sans quitter son fauteuil (ou plutôt sa chaise de bureau), elle part sur les traces du très flegmatique Phileas Fogg et de son fidèle Passepartout à l’aide d’un ordinateur, d’une souris et de… Google Earth, afin de recueillir au passage les « bouteilles » jetées à la mer par les précédents voyageurs sous forme de messages vidéos ou de photos. Bref, elle voyage sur place et par procuration. Il fallait y penser : réaliser le rêve de Jules Verne, près d’un siècle et demi après, et cela sans bouger.

Jules Verne, parlons-en. En 1872, l’écrivain qui, de son propre aveu, voyagera très peu de son vivant et écrira pour s’évader, publie un grand roman d’aventure et de voyage, mais peut-être et surtout un monument à la gloire de la révolution industrielle (en l’occurrence celle des transports). Quelques révolutions techniques plus tard, notre propre rapport au progrès (notamment scientifique), censé libérer l’homme, s’est profondément modifié. Et la révolution numérique, la dernière en date, est particulièrement celle qui semble visée par Globodrome, véritable esquisse d’un essai philosophique critique réalisé par l’artiste Gwenola Wagon.

Un essai sur 
la (les) réalité(s) virtuelle(s)

Esquisse : certes, le film est bref, à peine plus d’une heure. Mais un sacré essai tout de même tant semblent inépuisables les pistes à suivre, les questions posées, les piques lancées. Le film commence (se met en branle, pourrait-on dire, comme d’un train en gare) doucement, en territoire connu : de Londres bien sûr, direction le canal de Suez (en passant par le tunnel du Mont-Cenis), puis Bombay, Singapour, une ville qui semble flotter, Hong Kong, etc. Il crée en nous peu à peu un sentiment d’étrangeté. Un sentiment relativement perturbant d’être à la fois présent et absent, la sensation de se dissocier progressivement de son propre corps pour se plonger (ou être aspiré) dans une réalité virtuelle, une « réalité » ou plutôt une infinité de réalités qui s’imposent (ou se dévoilent) sous la forme de minuscules bouchées d’espace-temps. Lesquelles, pour le coup, semblent s’additionner bien plus que se substituer à la réalité physique du moment. Une sensation renforcée par l’instantanéité du voyage. Comme dans le roman, les étapes prennent le pas sur le voyage lui-même. Mais contrairement à ce que l’on « vit » chez Jules Verne, ces étapes sont désincarnées, vides, ou plutôt trop pleines, nous conduisant à une saturation construite à base de bribes de documentaires sur les ascètes hindous, de couchers de soleil carte postale, d’explications glanées sur Wikipedia. Toute cette culture numérique semble soudain menaçante comme si elle allait ensevelir ce monde qu’elle « recouvre » désormais. Un empilage qui donne le vertige accentuant ce léger malaise perceptible dès le départ, tant le sentiment de flottement s’est progressivement mué en une lutte désagréable contre l’accélération qui ne semble pas vouloir prendre fin.

Un essai sur 
le « meilleur des mondes »

En traversant le Pacifique et en prenant pied sur le continent nord-américain, le voyage pourtant semble ralentir. Et pour cause ! Nous arrivons au pays de Disney, de Larry Page et Sergueï Brin, les fondateurs de Google, de Jimmy Wales (Wikipedia) ou encore d’Ayn Rand, la théoricienne de la poursuite du bonheur et du capitalisme individualiste. La critique se fait plus précise et plus théorique. Disney rêvait de mettre le monde dans un parc d’attractions et de faire le bonheur des gens qui visiteraient son Disneyland en leur proposant d’en faire le tour dans un train miniature. Les fondateurs de Google ont repris l’idée du père de Mickey. Désormais, d’un clic, on peut faire tourner la planète bleue, s’en approcher ou s’en éloigner à des vitesses vertigineuses. Le monde est devenu un grand terrain de jeu, et ses concepteurs ne veulent que notre bonheur. Dans ce « meilleur des mondes », on se prend à repenser à Huxley ou à Orwell, à moins que ce ne soit à la Matrice des frères Wachowski. Comme quoi Globodrome s’avère être un très salutaire exercice de réflexion !

France, 2012. Ré. : Gwenola Wagon. 62 min.

Bande-annonce de Globodrome

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