ÉditoS
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A Most Wanted Actor
Par Helen Faradji , 2014-02-06

    C’est d’abord cet âge, annoncé sur toutes les manchettes dimanche dernier, qui a saisi. 46 ans. On ne peut pas mourir à 46 ans quand le grand écran nous a rendu immortel. Ce n’est pas imaginable. Et pourtant si. Et c’est terriblement triste.

    Dimanche dernier, le corps de Philip Seymour Hoffman a été retrouvé dans son appartement à New York, inanimé, des suites d’une probable overdose. Et d’un coup, au moment même où Twitter faisait son travail, répandant la nouvelle à la vitesse de l’éclair, l’émotion a surgi, les gorges se sont serrées, les cœurs se sont sentis froids. D’autres sont évidemment morts avant lui, d’autres nous quitteront encore. Mais Philip Seymour Hoffman n’était pas comme les autres.

    Philip Seymour Hoffman, c’était d’abord une présence. Inhabituelle sur les écrans hollywoodiens. Une présence ogresque, dévorante, tellement imposante qu’elle en donnait le tournis. Mais une présence dont l’acteur a aussi toujours su jouer avec finesse, modulant à la perfection ses tempêtes pour réussir l’impossible – et l’impensable au royaume du jeu préfabriqué – : imprimer autant la mémoire et l’imaginaire d’un simple sourcil arqué surmontant un rictus tordu que d’une explosion de rage, cris gueulés et veines saillantes.

    Car Philip Seymour Hoffman est, était (l’écrire au passé arrache le cœur) un acteur physique. Du genre qu’on aurait pu plonger dans un Murnau sans qu’il n’y fasse d’aspérités. Du genre Brando, Welles, Gandolfini, Phoenix. Un acteur-masse, un acteur-montagne capable pourtant de se déplacer avec la délicatesse d’un papillon. Une présence irrévocable et pourtant, une intériorité toujours insaisissable. Des contours évidents pour une émotion sans cesse mouvante. Un acteur au physique inhabituel pour Hollywood, gros au front dégarni, mais qui, plutôt que de se laisser enfermer dans des rôles ingrats « pour faire rire » imposa sa singularité en comprenant, par ses rôles, que le cinéma, le vrai, n’était pas affaire de physique « pour faire rêver » mais d’intensité et de nuances.

    Intensité et nuances. Charisme et ambigüité. Il y eut quelques petits rôles avant, mais c’est évidemment sous le regard d’un cinéaste aussi ambitieux que lui que Philip Seymour Hoffman imposa sa puissance ambivalente sans contredit possible. Amoureux du porno et de Mark Wahlberg, perchiste à la douceur gluante mais foncièrement fascinant dans Boogie Nights, infirmier à domicile faussement compatissant dans Magnolia, petit chef hurlant "shut the fuck up" à Adam Sandler dans Punch Drunk Love et maître, tout simplement maître, maître dans tous les sens du terme dans The Master… Rarement un cinéaste aura aussi bien compris tout ce qu’il était possible de faire émaner de Philip Seymour Hoffman que Paul Thomas Anderson.

    Amoureux de Shakespeare, qu’il joua au théâtre, étudiant alors qu’il usait ses fonds de culotte aux côtés d’un camarade qui ne l’oubliera pas plus tard, Bennett Miller, puis il y a moins de cinq ans dans un Othello modernisé qu’on pensait encore avoir le temps de rattraper, l’acteur aura transporté sa silhouette et ses mille et uns paradoxes dans des rôles complexes, difficiles, que d’autres auraient emmené droit dans le mur quand il parvenait, lui, à les faire tenir sur la mince ligne entre cabotinage éhonté, grimaces soulignées à l’appui, et émotion sans artifice, n’hésitant jamais à étaler sa vulnérabilité comme une force. Chez Bennet Miller, l’ami donc, il fut Truman Capote, dont il traita la figure presque théoriquement pour mieux en faire ce vampire minaudant, parasitant la vie d’un condamné à mort et brillant dans les cercles littéraire (qui lui a valu son Oscar – il en aurait mérité cent). Pour Cameron Crowe, ensuite, un autre mythe, le critique Lester Bangs, mais qu’il humanisait presque à outrance cette fois. Et il y en eut tant d’autres. Terrifiant voisin obsédé sexuel pour Todd Solondz, assistant obséquieux et lâche de Jeffrey Lebowski pour les Coen, artiste obsédé par la création pour Charlie Kaufman, prof à la dérive pour Spike Lee, curé à qui l’on ne peut donner le bon dieu sans confession pour John Patrick Shanley, animateur radio rock’n roll pour Richard Curtis, voix, merveilleuse voix fragile et perdue pour être Max face à Mary, méchant fatigué, rompu à la manipulation et autres coups bas pour blockbusters, jeux ou mission, en mal de crédibilité, grand frère mal dans sa peau, dans sa vie, au bord de l’abyme pour Sidney Lumet dans l’inoubliable Before the Devil Knows You’re Dead, conseiller politique aguerri et forcément machiavélique pour Clooney. Tout… il aura tout essayé, sans que rien, réellement, ne lui résiste. Bientôt, dans ce qui restera de nos désirs de cinéma vécus à travers lui, il sera de la plongée dans les milieux terroristes internationaux voulue par Anton Corbinj (A Most Wanted Man, adapté de John Le Carré) et, en ying de John Turturro dans God’s Pocket, adapté de Peter Dexter.

    Mais restera surtout le sentiment d’une perte immense. Celle d’un acteur extraordinaire qui se ressembla toujours en n’étant jamais tout à fait le même. Celle d’un acteur et d’un homme qui, peut-être plus que tout autre, fut d’abord et avant tout un clair-obscur vivant.

    Bon cinéma, sans Philip Seymour Hoffman

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