ÉditoS
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Un peu de tout, sauf…
1 Commentaire(s)
Par Helen Faradji , 2014-03-27

    Passons rapidement sur la polémique « dans la salle, les gens riaient / devant leur écran, les téléspectateurs, non ». Passons également sur la victoire écrasante de Louis Cyr, l’homme le plus fort du cinéma québécois qui n’a certainement pas de quoi faire rougir l’industrie, même si le bruit qu’ont fait d’autres films tout aussi, et même plus, méritants en chutant était assourdissant.

    Mais revenons tout de même sur cette 16e soirée des Jutra, présentée dimanche 23 mars dernier. Car force est de constater qu’elle laisse encore un goût amer.

    Pour qui veut évoquer cette drôle de bestiole qu’est le cinéma, l’un des clichés les plus tenaces est de l’expliquer comme la forme d’art ayant émergé de toutes les autres. Une pincée d’opéra, un zeste de littérature, quelques kilos de photo et de peinture, un rien de ceci, un autre de cela, et voilà notre cinéma. Certes. Mais si les organisateurs de cette soirée des Jutra semblaient avoir parfaitement saisi l’ essence de cette opération « mix and match », ils paraissaient aussi avoir oublié l’essentiel. Car soyons honnêtes, pour une soirée censée célébrer le cinéma, notre cinéma, le moins que l’on puisse dire est que ce dernier aura été singulièrement absent de la soirée.

    Dès les premières minutes de ce sketch pré-enregistré nous montrant Pénélope McQuade et Laurent Paquin voyant défiler les jours avec angoisse avant leur grande première, la confusion débutait. Humour léger et inoffensif, mise en avant des personnalités de ces deux vedettes (il suffit d’ailleurs de lire la plupart des papiers post-Jutra pour constater que le duo aura davantage marqué les esprits que les films eux-mêmes…), montage rapide de mini-saynètes et écriture empruntés à l’esprit sitcom ou web-série : nos deux compères auraient bien pu se préparer à animer un gala de pêche à la ligne qu’on n’y aurait vu que du feu.

    Mais certes, nous étions bel et bien à la télé et l’enrobage se voulait cohérent. Pourquoi pas ?

    Pourtant, le même malaise ne tarda pas à s’incarner encore davantage une fois la cérémonie débutée. D’abord avec ce terrifiant collage de séquences Skype, incroyablement mal éclairées, incroyablement mal filmées de « vedettes internationales » vantant, non pas la Quebec touch comme on a essayé de nous le faire croire, mais quelques réalisateurs choisis adoubés par des acteurs sans texte à dire, au bord de l’hilarité d’avoir eu à tourner ces quelques moments improvisés. Alors qu’aujourd’hui, des films tournés sur un téléphone peuvent se retrouver sélectionnés dans un grand festival, alors que le talent et la débrouillardise des artistes et artisans québécois n’est plus à prouver, que personne n’ait songé à mettre en scène ces « témoignages » captés à la va-vite, ou même à les rendre regardables, est plus qu’une faute de goût : une véritable claque sur le museau du cinéma.

    C’est encore la musique, plus tard, qui est venue s’inviter sur scène, durant un numéro de musical consacré à Louis Cyr sans que personne, aujourd’hui, n’en comprenne encore ni la pertinence, ni l’utilité, avant que Loco Locass ne rappe un hommage à Michel Brault, Arthur Lamothe et Frédéric Back. Si la musique est censée adoucir les mœurs, elle a plutôt exaspéré les sens, ce soir-là. Car honnêtement, comment ne pas être choqué par cette place réservée à trois piliers de notre cinéma ? Plutôt que d’aller chercher l’approbation de quelques stars, dont personne n’a réellement besoin, pourquoi ne pas plutôt être allé recueillir les témoignages de nos créateurs sur ces trois géants ? Pourquoi ne pas avoir, justement, regardé notre nombril en célébrant leur héritage plutôt que de vouloir à tout prix chercher l’approbation d’une Vanessa ou d’un Jake dont les contributions à l’évolution de l’art restent tout de même encore à mesurer.

    Guillaume Cyr et son plaidoyer pour que le cinéma soit vu en salles, Joël Vaudreuil et ses remerciements ramenant le court et l’animation dans la cour des grands et Pierrette Robitaille souhaitant à chaque acteur de rencontrer « son Denis Côté » auront bien sûr ramené sur la scène du Monument National ce pour quoi tout le monde était censé être réuni ce soir-là. Mais entre le web, la télé et la musique, chacun utilisé à leur pire, une chose est sûre : le véritable perdant de cette soirée des Jutra aura bel et bien été le cinéma.

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Commentaires

Francis van den Heuvel 27-03-14 09h41
Bravo pour votre ''franche parole''. Oui… le CINÉMA a été le grand perdant de cette soirée des Jutra. Lorsque j’ai vu Louis Cyr : l'homme le plus fort du monde (neuf trophées) j’avais vraiment l'impression de voir un film hollywoodien des années quarante avec le producteur David 0. Selznick (1902-1965) à la barre et une rhétorique cinématographique qui emprunte a tous les trucs des ''script doctors'' hollywoodiens : Sidney Howard, Robert E. Sherwood, Robert McKee, David Trottier, Rob Tobin etc.... Est-ce vraiment ce type cinéma que nous voulons faire? Vive la Nouvelle Vague Québécoise.

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