ÉditoS
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Le virage
Par Helen Faradji , 2014-05-08

    En 2010, la revue 24 Images consacrait un dossier spécial à l’Office National du Film dans lequel 14 cinéastes (Catherine Hébert, Carlos Ferrand, Jean-François Caissy, Serge Giguère, Isabelle Lavigne, Félix Dufour-Laperrière, Lucie Lambert, Michel Lam, Caroline Martel, Richard Brouillette, Fernand Dansereau, Jeannine Gagné, Luc Bourdon et Pedro Ruiz) étaient interrogés sur leur vision d’un futur rêvé de l’ONF, plus spécifiquement du programme français. Un bilan nécessaire et qui, entre les fondations mythiques et les utopies d’un demain fantasmé faisait également prendre conscience des profondes transformations – idéologiques, économiques, structurelles, artistiques… - connues par l’institution publique depuis ses débuts.

    Intimement lié aux artistes qui y évoluèrent, et grâce à qui il s’imposa comme un endroit de création aussi privilégié qu’indispensable, l’ONF apparaissait pourtant, en filigrane de ces témoignages, et comme le soulignait Marie-Claude Loiselle, comme un rien plombée par une lourdeur de fonctionnement administratif, « une fatigue institutionnelle » et un éloignement géographique qui l’empêchaient notamment d’être à nouveau « ce laboratoire d’expérience cinématographique » sensible autant aux élans qu’aux réalités et aux opinions des cinéastes, et où toutes les libertés et les audaces esthétiques seraient permises, en particulier rayon documentaire ou expérimental.

    Force est de constater que quatre ans plus tard, ces souhaits ne semblent pas avoir été entendus, ayant plutôt été remplacés par une mise de l’avant, par l’ONF de son volet web et interactif, ce que plusieurs craignaient – tout en reconnaissant bien sûr néanmoins l’importance d’être de son temps, et d’investir de nouveaux champs d’expression médiatiques. Comme l’écrivait Marie-Claude Loiselle : « Mais l’instauration d’un climat propice à ces échanges est évidemment impossible sans une implication active des cinéastes dans la vie de l’institution. (…). Cela, aucune communauté virtuelle ne peut y suppléer. L’ONF aura beau s’enthousiasmer à l’idée de créer grâce au Web des « lieux de rencontres sans précédent » « là où se créent les communautés », tant que les créateurs ne se sentiront pas engagés collectivement dans un  lieu réel, cette communauté ne sera bel et bien que virtuelle : une pure abstraction qui confine à l’individualisme collectif ».

    Certes, l’idée d’une communauté virtuelle ne pourra jamais suppléer aux rencontres en chair et en os, aux échanges animés et vivants entre vrais interlocuteurs. Mais, en 2014, l’idée même d’évoluer sans tenter de réconcilier monde physique et monde abstrait paraît chose du passé. L’un ne paraît plus pouvoir exister sans l’autre. Pas d’antagonisme, mais de la complémentarité. Ce que l’ONF semble tout de même avoir bien compris. Si plusieurs projets interactifs développés par l’ONF, avec ou sans d’autres partenaires, ont su se faire remarquer (Bla Bla, Burquette, Rouge au Carré, Fort McMoney pour ne citer qu’eux), le dernier, mis en ligne au moment même où l’on soulignait le début des festivités entourant le 75e anniversaire de l’institution et co-diffusé par la chaîne française Arte, le prouve avec entrain et imagination.

    Plus qu’un webdocumentaire interactif, The Devil’s Toy Remix, variation en 11 films internationaux autour du fondateur Rouli-Roulant de Claude Jutra (1965, avec à la caméra, le regretté Michel Brault) est en effet ce trait d’union, via la jeunesse en skateboard, particulièrement enthousiasmant entre hier et aujourd’hui, mais également entre ici et ailleurs. Une initiative que sans les échanges virtuels permis par le web, de Singapour à Montréal, en passant par la Serbie, Lyon ou Athènes, il aurait été plus complexe de réaliser, évidemment. Un hommage au cinéma direct, sans regard pesant jeté dans le rétroviseur, mais qui justement sait mettre en valeur, par le web, l’insolente vitalité, la fraîcheur jamais éteinte, la connexion intime au monde vivant de ce cinéma fondateur. Et bien sûr, une utilisation de l’outil web non pas comme un remplaçant des anciennes pratiques, comme une tentative de rebâtir en faisant table rase du passé, mais bien au contraire comme une prolongation d’un regard mythique par les outils d’aujourd’hui, utilisés à leur plein potentiel poétique, esthétique, ludique, sociologique et même politique.

    De tels projets ne font pas craindre la suite, bien au contraire. Car poursuivre le geste d’hier en célébrant sa modernité par l’exploration de nouvelles avenues de création est bien plus qu’un caprice du moment, ou une inquiétante redistribution des priorités : c’est aussi la preuve que l’ONF sait que le renouvellement ne se fera pas sans les enseignements acquis dans le passé et que le volet web, bien pensé et bien investi, peut aussi être là pour enrichir.

Bon cinéma et bon anniversaire à l’ONF

 
 À noter : l’installation interactive Rouli-roulant remix sera également présentée à la Place des Arts du 8 mai au 19 juin.

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