ÉditoS
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20 ans et toutes ses dents ?
Par Helen Faradji , 2014-11-06

    Festival des Films du Monde, Festival du Nouveau Cinéma, Cinémania… pour quiconque observe chaque rentrée le déplacement perpétuel des forces en présence dans le grand jeu du « qui gagnera la palme du festival montréalais de l’automne ? », impossible de ne pas avoir remarqué comment le petit dernier s’est, en quelques années, taillée une place quasi-du lion. Longtemps considéré comme un festival de niche (des films francophones, sous-titrés en anglais), Cinémania a en effet su retourner cette contrainte à son avantage, exerçant tout particulièrement cette année sa main-mise sur ce cinéma francophone d’auteur de prestige qui, jadis, était chasse gardée des deux autres.

    Les frères Dardenne et leur palpitant Deux jours, une nuit (oui, les deux frères s’essaient au suspense le plus pur et cela leur va comme un gant), Olivier Assayas et son Sils Maria, jeux de miroirs multiples offerts à Kristen Stewart et Juliette Binoche, Pascale Ferran et son délicatement fantaisiste, mais un rien trop ténu, Bird People, Amalric et son passionnant et sexué La chambre bleue, adapté de Simenon, l’intriguant Les combattants, premier long de Thomas Cailley, le Ozon nouveau, Une nouvelle amie, ou Bonello et son portrait magnifique du monstre sublime Saint-Laurent (Bonello dont le travail, jusqu’ici, avait été suivi film après film par le FNC) ? C’est à Cinémania, et non ailleurs, qu’ils seront cette année, faisant du festival la première vitrine en nos terres de ces titres plus qu’attendus.

    Pourtant, si Cinémania, année après année, semble de moins en moins être ce petit poucet regardé parfois de haut, mais de plus en plus cet ogre à la discrétion s’amenuisant, il reste néanmoins encore un peu coincé aux épaules. Non par cette affiche, la même depuis toujours, d’une grisaille triste que l’édition anniversaire aurait pu permettre de changer – quoi que… -, mais par cette fameuse contrainte de la niche. Spécialisé, Cinémania n’a pas de section compétitive. S’il s’en enorgueillit, mettant de l’avant dans ses communications le fait que seuls deux prix du public y sont remis (pour les 20 ans, quelques lauréats marquants des éditions précédentes sont à nouveau au programme – et dieu sait que le sacro-saint public a toujours raison…), reste pourtant que chaque année, le flou, pour ne pas dire l’absence totale, de ligne éditoriale surprend, faisant se côtoyer, sans réelle échelle de valeurs, les titres alléchants mentionnés plus haut à ceux de productions ouvertement plus mineures pour rester polie (repérables, en général, à la mention de la présence au générique de Gérard Lanvin).

    Impossible à réellement cerner, la programmation 2014 de Cinémania permet pourtant de faire deux constats. Le premier, que la comédie en pays francophones se vit, certes, en mode sophistiqué en gardant en tête la bonne vieille recette du duo d’acteurs, mais ne semble pas réussir à trouver réellement son ton. Ainsi, Hippocrate, de Thomas Litli, tribulations de deux jeunes internes dans le merveilleux monde des hôpitaux français (Vincent Lacoste et Reda Kateb), fait dans l’impressionnisme teint en verdâtre, mais peine à concilier les drames vécus tant par les patients que par le personnel à une atmosphère de comédie potache de carabins. Même sentiment de flou artistique non assumé devant le pourtant attendu Rançon de la gloire, de Xavier Beauvois, inspiré de l’histoire vraie de deux bras cassés (Benoît Poelvoorde et Roschdy Zem) ayant volé le cercueil de Chaplin à la fin des années 70 en Suisse, et qui malgré sa sincérité et la chaleur humaine attachante qu’il dégage s’empêtre dans sa propre inconsistance. Peut-être fallait-il se permettre l’improbable, comme Pierre Salvadori avec Dans la cour, et oser le duo Catherine Deneuve/Gustave Kervern et ainsi fignoler une comédie douce-amère touchante et toute en délicatesse sur les affres de la dépression ?

    Autre grande ligne de ce cinéma francophone mis de l’avant cette année : celle d’une nouvelle féminité se dessinant, avec grâce et originalité, dans quelques films marquants. Une féminité diminuée mais jamais victimisée, par exemple, dans le dernier Catherine Breillat, Abus de faiblesse, où la cinéaste réinventée sous les traits d’Isabelle Huppert revient avec une lucidité tantôt hargneuse tantôt ricanante sur l’escroquerie dont elle a été victime après son AVC. Une féminité redéfinie encore par la déglamourisation des actrices les plus glamour qui soient, Cotillard en chômeuse courage chez les Dardenne ou Binoche en star vieillissante chez Assayas. Une féminité singulière, enfin, formidablement singulière même, avec le morceau de choix de cette édition qu’est Party Girl, de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis où une soixantenaire fêtarde se donne le droit d’envoyer valser les leçons des contes de fées pour mieux être, en toute grandeur, une femme merveilleusement libre.

Cinémania aura lieu du 6 au 16 novembre.

Bon festival

 

 

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