ÉditoS
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Être à Paris
Par Helen Faradji , 2015-01-15

    À peine le pied posé sur le sol parisien, à l’invitation d’Unifrance pour venir y rencontrer des artistes de ce cinéma français qui prendra l’affiche chez nous au courant des prochains mois, on le remarque. C’est l’air même qui semble avoir changé. Comme s’il était devenu plus dense, plus compact, plus étouffant.

    Partout, sur les marquises des cinémas, sur les affiches géantes des kiosques à journaux, des soutiens à Charlie Hebdo. Je suis, nous sommes... Partout aussi, on croise des soldats portant leur mitraillette, des patrouilles de police, des femmes et des hommes scrutant, épiant, dédiant leurs jours et leurs nuits à empêcher que l’inimaginable se reproduise. Ils ne peuvent rien contre ce qui se passe au Nigéria, contre les petites filles transformées en bombes humaines, contre ce qui se passe en Syrie, en Irak, en Ukraine, contre les sectes et les fanatismes, contre toutes ces ombres qui se lèvent partout où le monde déraille. Mais ils sont là quand même.

    La tension, ici, est encore forte. L’émotion aussi. Probablement même davantage. Le mélange est détonnant. À la fois effrayant et inspirant. On sent la peur, on sent l’espoir.

    Car c’est aussi ce qui frappe, une fois les bronches acclimatées à cette nouvelle atmosphère: l’impression tenace qu’il faut penser à demain. Qu’il faut imaginer la suite du monde. Que nous n’avons pas le choix de lui inventer de nouveaux contours. Tout le monde sait très bien, ici comme ailleurs, que ça ne peut plus continuer comme ça. Pure question de survie.

    Bien sûr, le politique devra faire son oeuvre. Le social, l’économique, l’éducatif devront suivre. Mais que peut l’artistique ?

    Tout ceux qui aujourd’hui dessinent, filment, écrivent, peignent, sculptent, commentent même se posent évidemment la question. La grande question. Celle qu’on cache habituellement sous le tapis, celle qui n’a pas forcément de réponse. Que peut l’art?

    Face aux grands bouleversements du monde, que peut l’art?

    Pas grand chose, probablement.

    Mais que doit-il alors?

    Enormément, croit-on.

    Bien sûr, tous les films, toutes les œuvres, n’auront pas cette responsabilité. Le temps fera aussi son œuvre, certains seront ultra-rapides et émotifs, d’autres auront besoin de ce précieux temps pour digérer, mais pour la suite du monde, nous allons avoir besoin que l’art, au moins une bonne partie, s’en mêle.

    Car l’art peut et doit cela : nous aider à interpréter le monde. À le commenter, à en rire, à le décrypter, à le fantasmer, à le cauchemarder. Nous avons besoin de ces films dont Serge Daney disait qu’ils nous donnaient envie, « ravis, de murmurer, où suis-je ? ». Nous avons besoin que le cinéma fasse preuve de lucidité, qu’il réveille les consciences, les élève, qu’il fasse de l’unité une idée belle et noble. Qu’il transcende, qu’il provoque ou qu’il reflète, simplement, directement. Mais nous en avons assurément besoin.

    Lors des Golden Globes, dimanche soir dernier, Leto, Clooney et le président de l’Association des correspondants étrangers à Hollywood l’avaient enregistré. Mais le soubresaut restait bien timide.

    Pourtant, l’art devra être là. C’est une certitude. Dans la rue, dans les salles, dans les lieux les plus consacrés et les plus incongrus, il devra être là. Il le devra car nous avons besoin, plus que jamais, de l’humanisme d’un Ford, de la causticité d’un Dumont. Du sens moral des Dardenne ou de l’exubérance d’un Dolan. Du recul d’un Ceylan ou des dents d’un Zviaguintsev. De l’intensité d’un McQueen ou de l’ironie des Coen. Nous avons besoin de tous ces regards, de toutes ces visions, de tous ces gestes qui font de la violence du monde un terreau où fleurira la liberté. Parce que l’art, non content de transcender, peut nous aider à vivre.

    À Paris, comme ailleurs, l’air est lourd.

    Parce que le monde a changé.

    Et le cinéma, comme tout le reste, s’en ressentira forcément.

 

Bonne suite du monde.

 

 

 

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