ÉditoS
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À deux vitesses ?
Par Helen Faradji , 2015-02-05

    Juste pour le jeu, englobons large et ignorons cette bonne vieille idée de 2 solitudes que, de toutes façons, à l’extérieur de nos frontières, personne ne comprend. Englobons même encore plus large, et incluons les coproductions. Pourquoi pas ? Pensons au « cinéma canadien », donc, plutôt que québécois, et comptons. Bêtement, comptons les présences, comme à l’école, dans les deux grands festivals internationaux qui, traditionnellement, ouvrent l’année et annoncent la couleur des festivités : Sundance et Berlin.

    Au premier, qui vient de s’achever, ils étaient 10 : Chorus, de François Delisle, Amina de Sophie Deraspe, The Forbidden Room de Guy Maddin et Evan Johnson, Hellions de Bruce McDonald, How to change the World de Jerry Rothwell, Brooklyn de John Crowley, Turbo Kid d’Anouk et Yoann-Karl Whissell et François Simard, The Witch de Robert Eggers, Aloft de Claudia Llosa et The Games Maker de Juan Pablo Buscarini. Bien sûr, il ne s’agirait pas non plus d’oublier la présence des films de Matthew Rankin, Martin Edralin, Stephen Dunn, Anaïs Barbeau-Lavalette et André Turpin, Trevor Anderson du côté des courts ou de ceux de François Quévillon, Félix Lajeunesse et Paul Raphaël et Vincent Morisset du côté des œuvres interactives.

    Au second, même sentiment d’abondance, toujours en comptant large et en incluant les productions faisant aussi leur tour du côté du marché de la Berlinale, avec Mina Walking de Yosek Baraki, Corbo de Mathieu Denis, Le journal d’un vieil homme de Bernard Émond, Lumière de Yassmina Karajah et Chorus, The Forbidden Room et Turbo Kid faisant pour leur part le doublé.

    De dodues listes pour dire la même chose que l’année dernière, celle d’avant, celle d’avant encore, etc…, pour dire en réalité ce qui n’est vraiment plus à démontrer : dans le merveilleux monde du cinéma, le cinéma québéco-canadien en est assurément un qui compte. On le repère, on le chouchoute, on le fait voyager, on propage la bonne nouvelle d’une production incroyablement variée (puisque chaque année, ce ne sont pas les seuls mêmes quatre à squatter le haut du panier, mais que de nouveaux regards, de nouvelles identités créatrices ne cessent d’émerger), capable d’une inventivité formelle saisissante, autant que de façons singulières de mettre en scène le monde, qu’il soit celui d’ici ou celui d’ailleurs. Selon le bon vieux cliché, si l’argent n’y est pas, les idées, elles, oui.

    Une différence saluée, reconnue, admirée même, dès que notre cinéma pointe son nez à l’extérieur de nos frontières. Ce qui est formidable. Mais pourquoi ici, alors, sommes-nous si indifférents à cette différence ? Comment expliquer, pour prendre cet exemple précis, que le nom de François Delisle soit assurément suivi comme celui d’un auteur qui compte par tout ce qui grouille et grenouille à Berlin tandis qu’ici, on se cacherait probablement le visage de désespoir si on osait réaliser un vox-pop improvisé dans nos rues demandant « savez-vous qui est François Delisle ? » ? Et même si l’on acceptait de ne pas comprendre cette situation un rien inique, comment pousser la réflexion et faire en sorte qu’il en soit autrement ?

    Encore une fois, la réponse semble à la fois aussi simple que complexe à mettre en œuvre : la consolidation – pour ne pas dire la création – d’une véritable culture cinématographique collective. Si cette envie passera nécessairement par une meilleure compréhension du cinéma à offrir dès l’école, les médias aussi ont du chemin à faire. Non pas simplement une émission de ci, de là consacrée au seul cinéma québécois, ou un invité (de préférence acteur) se baladant d’émissions en émissions lorsque le doux temps de la promotion est venu, mais bien plus de place accordée médiatiquement au cinéma, à tout le cinéma, d’où qu’il vienne, quel qu’il soit.

    Prenons un autre exemple concret : chaque jour, à la radio publique d’État (merveilleux média pour parler de cinéma, soit dit en passant), une heure d’antenne est consacrée à la littérature. Une émission fouillée, ludique, inventive qui rend à la littérature tous les hommages qui lui sont dus en se baladant aussi bien du côté de ses gros canons que dans ses chemins de traverse, en titillant la curiosité et l’appétit de l’auditeur aussi bien sur ce qui se fait ici qu’ailleurs. Mais pourquoi une telle volonté de mettre le cinéma à l’honneur n’existe pas de la même façon ? Pourquoi une heure quotidienne consacrée à tout ce qui gesticule dans le joyeux monde des images serait de trop ?

    De la même façon, et toujours aussi concrètement, pourquoi les Jutra, cette année mieux connu sous le délicat nom de Dolan-show, n’incluent pas dans leurs catégories de statuettes pour les meilleurs premiers films (et/ ou les espoirs féminins et masculins), mais encore pour le meilleur film étranger ? S’intéresser à notre cinéma, le faire vivre, réussir à le faire affleurer à la surface de l’attention collective ne se fera pas si l’industrie se contente de rester le nez collé sur son propre nombril, mais bien en jouant la carte d’un regard sur l’autre, forcément à sa place dans notre cérémonie puisque si les autres nous regardent, nous ne pouvons que les regarder en retour.

    Se réjouir que nos films voyagent et nous représentent ailleurs, c’est bien. Comprendre, ensemble, que le cinéma est une force vive et vitale qui ne peut que nous enrichir, c’est encore mieux.

 

Bon cinéma.

 

 

 

 

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