ÉditoS
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U.S.A, U.S.A
Par Helen Faradji , 2015-02-26

    On dit communément et pour faire vite des films qu’ils sont un reflet de la société dont ils émanent. Si l’affirmation mérite quelques nuances, elle peut toutefois également s’appliquer aux cérémonies de récompenses qui, elles aussi, malgré les paillettes et le décorum, se font bien souvent miroir d’un certain état des choses. Dimanche soir, la 87e cérémonie des Oscar en faisait la preuve.

    Dès lundi matin, deux idées fortes ont rapidement circonscrit la soirée dans les médias : d’abord, que le pauvre Neil Patrick Harris, allé jusqu’à se mettre en slip pour tenter de dérider l’assemblée, n’avait pas été à la hauteur (soyons pourtant justes : il n’a été ni pire ni meilleur que d’autres), mais surtout ensuite que la soirée, grâce aux discours de remerciements de plusieurs lauréats, avait ce doux parfum politique permettant de confondre cinéma et phénomène(s) de société.

    Certes, Patricia Arquette (meilleur second rôle féminin pour Boyhood) a bien transformé Meryl Streep en gif de suffragette réutilisable à l’envi avec son plaidoyer pour une approche salariale égalitariste aux Etats-Unis (comme si le problème ne se posait pas hors des frontières yankee, et dans des termes différents et également importants…). Certes encore, Graham Moore (meilleur scénario adapté pour The Imitation Game) a bien appelé à plus de tolérance en enjoignant tout un chacun à « rester bizarre, à rester différent ». Certes toujours, Laura Poitras (meilleur documentaire pour Citizenfour) a bien défendu l’absolue nécessité de donner la parole à ceux qui empêchent tous les totalitarismes de tourner rond, Eddie Redmayne (meilleur acteur pour The Theory of Everything) a bien dédié sa statuette à ceux qui combattent la sclérose latérale amyotrophique et Julianne Moore (meilleure actrice pour Still Alice) à ceux qui se débattent avec Alzheimer tandis que Common et John Legend (meilleure chanson originale pour Selma) ont bien fait pleurer les foules en célébrant sur scène l’héritage de Martin Luther King et rappelant, eux, que le combat pour la liberté et la démocratie était aussi vivant et essentiel ailleurs dans le monde qu’aux Etats-Unis. Certes, enfin, Alejandro Gonzales Inarritu, grand gagnant de la soirée avec son Birdman a bien soulevé la question d’un meilleur traitement par les Etats-Unis des immigrés et des Mexicains par leur pays.    

    Certes, certes, certes…

    Pourtant quelque chose bloque encore. Quelque chose comme la réaction outrée de certains aux blaguettes de Neil Patrick Harris – « Today we honor Hollywood's best and whitest. Sorry, brightest », évoquant la polémique pré-Oscar sur l’absence de représentants de la communauté afro-américaine dans les principales catégories dans une Amérique encore traumatisée par les questions beaucoup trop récentes de profilages raciaux meurtriers, ainsi que son bien senti « now you like him ! » après que la foule ait applaudi David Oyelowo (Selma) pourtant non nommé dans la catégorie meilleur acteur – ou de Sean Penn, accusé de racisme après avoir accueilli Inarritu sur scène d’un « Who gave this son of a bitch his green card? ».  

    Des petites piques sarcastiques qui, en temps normal, n’auraient du casser aucune patte à aucun canard mais qui dans les faits ont surtout révélé, par le malaise étrange qu’elles ont provoqué, un rapport incroyablement compliqué de l’Amérique à l’Autre. Sous cette lumière, le commentaire américano-centré d’Arquette ou la musique enclenchée pour empêcher – vainement – Pawel Pawlikowski (meilleur film étranger pour Ida) de finir son discours, deviennent eux aussi plus dérangeants. Car au fond, qu’est-ce que cette soirée n’a révélé si ce n’est un malaise, une crispation plus que gênante sur ces questions communautaires exacerbées, plutôt qu’exorcisées, par ces commentaires gentiment acerbes?

    Que l’usage de l’humour comme sas de décompression de réelles tensions sociales n’est pas chose aisée, d’accord. Mais lorsqu’il finit, comme dimanche soir, par véritablement mettre en lumière l’hypocrisie du prétendu libéralisme hollywoodien et son réel conservatisme, il n’en devient paradoxalement que plus important. Donc à soigner encore plus.

 

Bonnes récompenses.

 

 

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