ÉditoS
image
La folie VR
1 Commentaire(s)
Par Helen Faradji , 2016-06-23

    C’est la folie partout. À Toronto, le TIFF Bell Lightbox a été envahi par les trois volets du festival POP dont le second, du 15 au 17 juillet, porte le doux nom de « VR+empathy+ Real World Storytelling » (le premier volet était dédié à la musique et le troisième, du 19 au 21 août, le sera aux liens entre VR et films expérimentaux). À Montréal, le Centre Phi a ouvert grand ses portes à l’exposition Sensory Stories, depuis le 14 juin dernier (et jusqu’au 21 août) qui réunit 13 œuvres de pionniers de ces technologies-du-futur-mais-plus-tant-que-ça, parmi lesquelles l’installation Seances de Guy Maddin et Evan Johnson par laquelle nous pouvons créer, en assemblant des fragments de films muets, notre propre film éphémère à visionnement unique. À Paris, un festival (le Paris Virtual Film Festival) envahissait le Forum des Images les 17 et 18 juin. Le New York Times a désormais une application qui lui est réservée, permettant de découvrir sur son téléphone de petits reportages immersifs (en plein cœur de l’océan ou sur Pluton !) et la BBC a produit un épisode de télé entièrement estampillé VR. Enfin, à l’occasion de la présentation de Ma Loute de Bruno Dumont au dernier Festival de Cannes, l’on dévoilait avec le même tralala le premier épisode de la série Jours de tournage, lancée par ARTE, et permettant par le biais de documentaires en réalité virtuelle de s’immerger entièrement dans les plateaux de tournage de films choisis.

    Les possibilités sont infinies, les vertiges aussi, et la réalité virtuelle, encore réservée à quelques initiés il y a quelques années, l’est de moins en moins, réussissant, par de nombreux moyens, à se démocratiser. 360 degrés, 3D, lunettes, casques de VR (Sony s’apprête à lancer le sien en octobre pour accompagner sa Playstation)… autant d’éléments qui feront – ou font déjà – partie de notre vocabulaire artistique, et les casques Oculus Rift, encore une curiosité qui faisait pousser des « oh » et des « ah » il y a quelques temps, sont presque devenus d’une banalité confondante.

    Le cinéma perdant des plumes, une place est assurément à prendre et les recherches et développements, tant dans le monde de l’art que dans celui du reportage, vont assurément dans ce sens.

    Physiquement, l’on voit bien ce qui change. Mais artistiquement ? Intellectuellement ? Narrativement ? Le cœur même de ce qu'installent ces nouvelles avenues semble être en premier lieu la nouvelle place que l’on accorde au spectateur. Si le cinéma s’est distingué en se différenciant notamment du théâtre par une inclusion plus marquée du spectateur dans son projet narratif (l’écran géant, le noir de la salle, le son…), la VR semble pousser cette idée jusque dans ses retranchements les plus ultimes. En effet, aussi impressionnante techniquement qu’elle puisse être, la VR induit un rapport fondamentalement différent à l’image. Cette dernière, en version virtuelle, n’est plus à l’origine d’une expérience collective et partagée mais plutôt d’une expérience profondément solitaire et unilatérale. Car l’humain a beau être plongé par ces nouveaux effets dans un monde dont la VR lui fait croire jusqu’à l’hypnose qu’il fait partie, il n’en reste pas moins le seul à vivre ce monde (un effet démultiplié lorsque l’installation en question lui propose d’intervenir lui-même comme un agent de la narration, un sujet plutôt qu’un objet).

    Faut-il alors voir dans ces nouvelles technologies et installations une conséquence de la logique supra-individualiste qui semble chaque jour un peu plus gouverner nos sociétés ? Probablement un peu. Car vouloir faire du spectateur un acteur et non plus un voyeur, c’est d’une certaine façon accomplir le fantasme de la philosophie consumériste en plaçant le « consommateur » au cœur même de l’action. Mais, ce faisant, cette nouvelle forme d’art peut aussi avoir l’effet exactement inverse. En sollicitant le spectateur, non plus avec l’espoir qu’il vive une expérience collective avec ses semblables en un instant T, mais en l’impliquant lui directement dans une réalité différente de la sienne, on peut également miser sur l’idée qu’il pourra se conscientiser avec plus de prégnance, et ainsi être plus sensible, à ces mondes que les médias traditionnels lui laissent encore le choix d’ignorer.

    Un rapport plus individuel à l’image mais plus ouvert, généreux et empathique au monde ? C’est assurément autour de cette tension, contradictoire et passionnante, que risque de se construire le futur.


Bon cinéma du futur

 

suggestions

Cannes 2017 : un bilan en forme de top 10 BLOGUES
Cannes 2017 : Le cinéma règle ses comptes (nationaux) BLOGUES
Vers l’avenir EDITO

Commentaires

Francis van den Heuvel 23-06-16 11h11
Les nouvelles technologies me fascinent depuis toujours....J'en use ...et abuse....Le Monde change, le Monde est un mutation...En bien ou en mal? Votre questionnement d'aujourd'hui m'interpelle: ...''Physiquement, l’on voit bien ce qui change. Mais artistiquement ? Intellectuellement ? Narrativement ? Le cœur même de ce qu'installent ces nouvelles avenues semble être en premier lieu la nouvelle place que l’on accorde au spectateur''... ....''Car vouloir faire du spectateur un acteur et non plus un voyeur, c’est d’une certaine façon accomplir le fantasme de la philosophie consumériste'' ..... Arthur C. Clarke, écrivain de science-fiction (2001: A Space Odyssey) et futurologue (Profiles of the Future) disait ceci ...''Le but du futur est le chômage total. Ainsi nous pourrons jouer''.... L'homme est un être ambivalent, tiraillé d'un côté par un grand besoin de stabilité et de l'autre, par le désir de protéger sa nature changeante et sans cesse en devenir. D'abord, celle de la régression de l'humanité à travers la négation de nos individualités, le nivèlement par le bas, ainsi que la légitimation publicitaire de la force brute et de l'autre, la question du " contrôle- sur contrôle ", de l'obéissance à l'autorité et des servitudes dites " volontaires ", car rassurantes. La place qu'on semble accorder au spectateur aujourd'hui est une autre manière de renforcer l'idéologie sécuritaire et contribue a créer un monde de bulles. Dans le livre - La Tyrannie technologique - Critique de la société numérique - Éditions L'échappée 2007 - les auteurs révèlent ceci: ....Après le travail et le sommeil, la troisième activité des Occidentaux est de regarder la télévision. 80 % de la population française possède un téléphone portable contre moins de 5 % dix ans plus tôt. Créée en 1998 dans un garage, la société Google est aujourd’hui cotée en bourse et valorisée à plusieurs milliards de dollars. Au cours des dix dernières années, les ventes d’antidépresseurs ont doublé..... Et pour parler de Cinéma, de son Avenir: En 2012, Larry Clark réalise Marfa Girl , un film uniquement diffusé sur le web En réponse aux multiples critiques Clark répondait ceci: ..''J'ai envie de dire à Hollywood d'aller se faire foutre''.... J'aime beaucoup cette petite citation de Emmanuel Kant ...Avec un tronc aussi tortueux que l'homme, on ne fera jamais rien de droit....

Votre Commentaire