ÉditoS
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Bonne et heureuse année!!!
Par Robert Daudelin , 2017-02-01

Pour le cinéphile qui suit de près le cinéma québécois, 2016, au chapitre des œuvres de fiction, aura été une année plutôt tiède. Il y eut bien quelques films remarquables : Montréal la blanche de Bachir Bensaddek et Avant les rues de Chloé Leriche, par exemple. Et Xavier Dolan a réaffirmé sa grande maîtrise avec Juste la fin du monde. Mais dans l’ensemble, alors que le documentaire multipliait les bonnes surprises, la fiction semblait piétiner : l’originalité n’était pas au rendez-vous.

Or depuis le début de la nouvelle année, c’est l’électrochoc! Quatre films, sortis presque simultanément, nous interpellent par leur écriture audacieuse. Quatre films, aussi différents dans leur propos que dans leur langage, s’imposent comme des œuvres fortes, parfois discutables dans leurs propositions, mais assurément décapantes. Nous en avions grand besoin.

J’imagine qu’on aura deviné que je veux parler de Ceux qui font les révolutions n’ont fait que se creuser un tombeau de Mathieu Denis et Simon Lavoie, Le cyclotron d’Olivier Asselin, Maudite poutine de Karl Lemieux et Mes nuits feront écho de Sophie Goyette.

Le film de Denis et Lavoie, le seul du peloton à être ouvertement politique, pose des questions douloureuses face à la société québécoise au lendemain du dit Printemps érable. Les questions ne sont pas toujours très clairement énoncées et le défaitisme qu’engendre cette confusion est nettement démobilisateur. Mais jamais, ou presque, et ce malgré la longueur du film (183 minutes), notre attention ne faiblit : l’écriture hachurée et la multiplicité des approches (théâtre d’agit prop, usage de textes plein écran) nous tient en haleine, nous force à réagir – au besoin, contre le film et son propos.

Olivier Asselin, à son accoutumée, s’amuse à détourner les codes du cinéma « mainstream » pour nous conter une histoire d’espions et de scientifiques qui nous promène de 1927 au début des années 50. Le cyclotron miniaturisé qui donne son titre au film est l’occasion pour le cinéaste de nous inviter à réfléchir à un moment déterminant de l’histoire du XXe siècle et au rôle qui y ont joué la science et les scientifiques. D’une maîtrise plastique éblouissante, ce récit ébouriffé, plein d’humour, est aussi le fait d’un cinéaste passionné d’écriture et qui arrive à nous entraîner à sa suite dans des aventures aussi folles que sérieuses.

Maudite poutine, premier long métrage et premier film narratif de Karl Lemieux est une réussite à tous points de vue. Fort de son passé de cinéaste expérimental, Lemieux s’attaque à la fiction avec une volonté évidente de secouer la baraque : nous sommes face à un vrai récit, avec de vrais personnages, complexes et attachants, mais le cinéaste fait de ce récit une  expérience sensorielle et nous y intègre en sollicitant notre oreille, autant que notre œil. Tourné en 16mm noir et blanc, le film devient régulièrement abstrait – notamment à l’occasion de certains raccords particulièrement éblouissants. Œuvre plastique lyrique, ce film unique dans notre cinéma renouvelle la fiction avec les outils mêmes du cinéma, la matérialité du support film, aussi bien que la lumière qui volontiers devient son.

Autre premier long métrage, Mes nuits feront écho de Sophie Goyette est également une réussite exceptionnelle. Attentif aux moindres soubresauts du coeur, le film agence les tableaux pour nous rendre complices de trois itinéraires de vie qui, à mesure qu’ils se croisent, n’en font plus qu’un. Tout dans la démarche de la cinéaste est fait d’attention au moindre frémissement, susceptible justement de faire écho. La durée des plans est évidemment en accord direct avec cette préoccupation, l’exemple limite étant le très long plan (8 minutes)  de la conversation sur le bateau : le temps réel reprend tout son poids, le bruit de l’eau cédant progressivement sa place à la musique du concerto de Rachmaninov[1]. La séquence qui suit, la visite en forêt, appartient à une sorte de réalisme magique qui s’intègre harmonieusement au climat proprement surréaliste du film où rêve et réalité sont un seul et même lieu.

Quatre films, quatre gestes de cinéastes attentifs à l’écriture, soucieux de nous rejoindre loin du confort du cinéma narratif standard, un défi brillamment relevé en ce que leurs films nous rejoignent, nous stimulent et nous émeuvent. L’année commence bien!  

 

[1] Tous les cinéphiles qui ont vécu l’âge d’or des ciné-clubs connaissent cette musique par cœur; elle servait de trame sonore au film de David Lean Brief Encounter, un incontournable de l’époque.

 

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