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Le documentaire à l’ère des faits alternatifs
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Par Charlotte Selb , 2017-02-07

Alors que le monde observe avec effroi chaque nouvelle invention de l’administration Trump menée par Steve « Breitbart » Bannon (lui-même un producteur et réalisateur documentaire dont je me garderais de découvrir les « œuvres », histoire de conserver un tant soit peu de santé mentale), la communauté documentaire américaine ébranlée réfléchit à ses moyens de résistance. Tout comme la presse mainstream, cible de prédilection de la nouvelle clique à la Maison Blanche, les documentaristes ont vécu le séisme de l’élection en s’interrogeant sur leurs responsabilités passées et à venir. Certes généralement engagée – les modes de financement du doc sont actuellement largement axés autour du « impact producing » –, la production documentaire américaine se questionne cependant à plusieurs niveaux : S’adresse-t-on aux bonnes personnes? La nécessité du divertissement ne prime-t-elle pas sur l’analyse rigoureuse des problèmes systémiques? La volonté de vulgariser le message pour rejoindre le plus grand nombre n’annihile-t-elle pas la complexité des enjeux? Et surtout, la bonne vieille question inhérente au genre : quel rapport entretient-on avec la vérité?

À l’ère où la post-vérité atteint des proportions orwelliennes, et où une partie de la population n’en est pas juste à croire les « faits alternatifs », mais à considérer l’idée-même de vérité comme insignifiante, les figures phares du documentaire engagé aux États-Unis redoublent d’effort pour contrebalancer la propagande trumpiste. Depuis longtemps porte-parole de l’opposition de gauche, Michael Moore s’est plus que jamais fait entendre à l’oral et à l’écrit, pré- et post-élection. Field of Vision, unité de production et diffusion de journalisme visuel en format court métrage, cofondé par Laura Poitras (Citizenfour), a lancé le 28 janvier un appel à vidéos témoignant d’abus commis contre des Musulmans dans les aéroports et les avions. Leur court métrage expérimental Best of Luck with the Wall de Josh Begley, a été astucieusement projeté le 1er février sur la façade de l'Agence de protection des douanes et des frontières à Washington. Dans deux semaines, la cérémonie des Oscars sera sans aucun doute l’occasion de multiples appels à la résistance, la catégorie documentaire en tête grâce à une liste de nominations heureusement moins #OscarsSoWhite qu’à l’ordinaire (OJ: Made in America de Ezra Edelman, I Am Not Your Negro de Raoul Peck et 13th de Ava DuVernay donnent le ton des préoccupations actuelles). Et on peut gager que la très, très sombre époque que nous traversons est d’ores et déjà le centre d’intérêt numéro 1 des documentaristes américains.

Mais contrer les « faits alternatifs » est-il tâche aisée? Passe-t-il par un effort de vérité journalistique ou, pour certains documentaristes de création, par une invitation plus subtile à interroger les faits? Dans son top 25 des meilleurs documentaires de 2016 pour Sight & Sound, le réalisateur Robert Greene (Actress, Kate Plays Christine), dont l’œuvre passée tourne justement autour de la frontière entre réalité et fiction, s’interroge sur le danger potentiel que son travail et celui des auteurs qu’il admire peut représenter dans un contexte où les faits s’érodent un peu plus chaque jour. Car, même pour les artistes bien conscients que le genre documentaire ne constitue jamais une représentation fidèle de la réalité, le but n’est pas de construire de « fausses nouvelles », mais bien de ramener par des voies détournées, par une fabrication subjective faite d’images et de sons, à une idée de vérité. D’offrir au spectateur, en somme, une expérience qui l’amènera à remettre en question les manipulations médiatiques.

Numéro 4 dans la liste de Greene, le plus récent film du documentariste britannique Adam Curtis, HyperNormalisation, est certainement un excellent point de départ. Réalisé avant les élections américaines et lancé le 16 octobre 2016 sur la plateforme iPlayer de la BBC, puis rapidement disponible sur YouTube, le film ne pourrait être plus d’actualité. Face à des évènements qui nous semblent hors de contrôle (Trump, le Brexit, la guerre en Syrie et la crise des migrants), le documentaire propose non seulement des éléments d’explication à ces épisodes chaotiques, mais remonte aussi aux raisons pour lesquelles nous Occidentaux ne les comprenons plus, à savoir, la création de cet univers post-vérité : une version simplifiée et souvent fausse du monde, au-delà de laquelle nous ne sommes plus capables de voir. Dans son style habituel d’essai télévisuel, constitué d’un montage éclaté d’archives et d’imagerie de la culture populaire narré en voix off, le film, malgré son ambitieux format de 2h45, crée forcément des raccourcis vu l’ampleur du projet. Il mêle l’ironie pamphlétaire, les digressions tragicomiques et la science-fiction cauchemardesque aux faits réels. Loin du journalisme traditionnel, les ambitions de Curtis ne sont pas d’exposer toute la vérité mais de semer le doute sur l’histoire officielle; d’outiller le public pour l’aider à comprendre les forces à l’œuvre derrière la construction de cette réalité alternative. Un premier pas nécessaire, probablement plus utile et satisfaisant que nos 2h45 quotidiennes de médias sociaux et autres distractions numériques.

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Commentaires

Francis van den Heuvel 14-02-17 10h06
Merci pour votre éditorial qui interroge avec pertinence le cinéma documentaire. ''Mais contrer les « faits alternatifs » est-il tâche aisée? Passe-t-il par un effort de vérité journalistique ou, pour certains documentaristes de création, par une invitation plus subtile à interroger les faits?''

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