ÉditoS
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Le cinéma par le texte
Par André Roy , 2017-03-02

Le 100e numéro de la revue de cinéma Trafic pourrait servir utilement de contrepoint, voire de contrepoids — disons par son aspect historique —, au dossier « Être cinéphile en 2016 », paru dans le numéro 177 de 24 images où la parole est donnée à de jeunes membres de la revue dont l’amour du cinéma est né dans les années 1980 et 1990 – alors que pour les participants de la revue française, leur cinéphile s’étend majoritairement des années 1950 à 1970.

Rappelons que la revue Trafic est née il y a 25 ans, cofondée par Serge Daney et Jean-Claude Biette, qui ont eu l’idée de la publier sans photos, avec une couverture sur papier Kraft. Comme il l’a été écrit en introduction du premier numéro, « la réalité intrinsèque des textes prévaudra toujours sur la relative opportunité de leurs sujets ».  Ne se présentant ni comme une publication journalistique sur l’actualité cinématographique ni comme une revue universitaire et théorique, la revue s’appuyait — et s’appuie toujours — sur des cinéastes, des artisans du film, des vidéastes, des écrivains, des peintres, des critiques, etc., dans le but de prolonger un questionnement de nature aussi philosophique qu’esthétique sur les images, que ce soit celles du cinéma, de la télévision ou de la vidéo. Une façon donc de penser le cinéma dans son histoire comme dans son présent. Le texte prime là; rien que le texte; il fait encore foi 25 ans plus tard, comme il écrit dans la présentation intitulée pertinemment « Voir, lire, écrire », qui résume parfaitement le principe du numéro. Afin de rester fidèles à une politique éditoriale qui pousse jusqu’au bout le culte des textes, « en les considérant comme objets parfois aussi dignes d’intérêt que les films », les responsables ont demandé aux auteurs d’écrire, non pas sur une œuvre filmique, mais sur un texte ou un ouvrage consacré au cinéma. Il leur était demandé de dire combien le texte choisi leur importait, combien il a  été décisif dans leur vie de cinéphile et dans leur travail d’écriture et, en certains cas, de cinéaste. La commande a donné un résultat plus que varié : exaltant, dans un ensemble de textes denses où la singularité des écritures se remarque aussitôt.

On ne sera pas surpris que ces textes, qui ne sont pas des analyses en tant que telles, mais qui s’éloignent totalement de la perception impressionniste, soient pour une part de nature autobiographique : le texte ou le livre choisi se situant souvent à la naissance de la passion du cinéma des collaborateurs. Sans s’enfermer dans le fait divers, les textes se rapprochent souvent du journal intime, de la relation d’une expérience sensible (l’importance du surréalisme, par exemple), d’événements aussi historiques que nostalgiques (comme la place de la Cinémathèque française rue d’Ulm, son animation par Henri Langlois et son renvoi en 1968 comme président). Les cahiers du cinéma y sont souvent évoqués. Et le nom qui revient le plus souvent – on ne sera pas étonné – est celui de Godard.

De cette belle idée de numéro, voici des exemples qui ont suscité chez moi un réel plaisir. Et, parfois, une joie de retrouver les sensations ou les chocs intellectuels que m’avaient procurés certains textes référés ici, même si la naissance de ma cinéphilie se situe au milieu des années 1960. Comme « Une certaine tendance du cinéma français », le texte polémique de François Truffaut de 1954 relu par Luc Moullet (il y dit que les affirmations y sont tranchées et discutables, mais que les remises en question suscitées par le pamphlet ont été bénéfiques sur le temps). Comme « Montage interdit » d’André Bazin de 1957 souligné par Jean Narboni (sur la croyance à la réalité des événements relatés dans le film alors qu’ils sont truqués). Comme le livre de Jean Collet sur Jean-Luc Godard publié chez Seghers en 1963 dans la collection « Cinéma d’aujourd’hui » qui condensait tout ce que Jean-Paul Fargier avait pu apprendre sur le cinéma. Comme « Contre la nouvelle cinéphilie » de Louis Skorecki paru dans Les cahiers du cinéma no 293 (1978), texte que visiblement, note Jean-Michel Alberola, les responsables n’aiment pas (il a été refusé une première fois). Comme Lanterna magica d’Ingmar Bergman (Gallimard, 1987), « astre noir littéraire, un livre à part entière, à égalité de rigueur d’écriture avec les films de l’auteur », écrit Alain Bergala, livre cruel, une sorte d’autoanalyse sans fard ni complaisance qui m’avait secoué à l’époque. Ou comme le texte de Serge Daney sur Ginger et Fred de Federico Fellini, republié dans Ciné journal en 1986, qui, pour Dork Zabunyan, « servit, ni plus ni moins, de manuel de survie dans le contexte asphyxiant de l’Italie au début des années 2000 ».

Les descriptions de l’amour du cinéma à travers la trentaine de textes du numéro, signés, entre autres, par Leslie Kaplan, Raymond Bellour, Dominique Païni, Sylvie Pierre Ulmann, Jonathan Rosenbaum, Philippe Grandrieux, Serge Daney (pour un texte redécouvert), disent l’importance et la portée de l’écrit dans le développement de cette passion et dans sa consolidation au fil des années. On revient souvent à tel texte fondateur qui l’a programmée; ou à ce livre qui continue de la régir. Des écrits qui agissent sur nous autant que peuvent l’être un évangile pour des croyants ou une propédeutique pour des étudiants. Qui inscrivent le cinéma dans un univers de fantasmes et de réalités (avec un « s ») irréfragable, construit rien que pour nous, par nous. 

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