ÉditoS
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Jonathan Demme (1944-2017)
Par Ariel Esteban Cayer , 2017-05-04

On a tendance à prendre des artistes comme Jonathan Demme  pour acquis. Décédé le 26 avril 2017 à l’âge de de 73 ans, le réalisateur et producteur originaire de Long Island était un de ces cinéastes plutôt difficile à cerner. Les caractéristiques et qualités intrinsèques à son œuvre étaient moins stylistiques que thématiques, non pas flamboyantes, mais plutôt discrètes et soutenues. On lui connaît évidemment le grand succès de The Silence of the Lambs (1991), mais plusieurs initiés et cinéphiles peineraient à vous décrire ce qui fait de Demme un grand « auteur ». Et c’est tant mieux.

Producteur et réalisateur touche-à-tout, il fut d’abord cinéaste d’exploitation (Caged Heat, Crazy Mama), bref cinéaste de thrillers (Fighting MadThe Last Embrace), maître de la comédie (Something Wild) et documentariste politique (Man from Plains, The Agronomist). On peut parler du cinéma de Demme comme d’un cinéma immensément généreux : non seulement dans la diversité des approches, des styles, et des genres, mais également comme d’une œuvre au service d’un idéal de communauté – d’une vision solidaire, collaborative et transformative de l’art.

Autrement dit, Demme avait une façon unique, presque totale, de s’effacer, de mettre sa virtuosité au service de ses sujets et de ses collaborateurs. Pensons à Anne Hathaway et la symphonie de figurants mis-en-scène dans le superbe Rachel Getting Married (2008) ; aux performances en plan rapproché d’Anthony Hopkins et Jodie Foster dans The Silence of the Lambs, mais également à la panoplie de musiciens sur lesquels le cinéaste décida de braquer son regard. Qu’il s’agisse de David Byrne, Robyn Hitchcock (Storefront Hitchcock), Neil Young (Trunk ShowJourneys) ou Justin Timberlake, leurs films-concerts nous placent aux premières loges de cette qualité essentielle du cinéma de Demme : la générosité.

Non satisfait de braquer ses caméras sur une simple performance, Demme conçoit chacun de ses documentaires musicaux comme une symphonie complémentaire, au parfait diapason de la musique de sa tête d’affiche, mais également de l’équipe derrière celle-ci. Son chef-d’œuvre, Stop Making Sense (1984), conçu en étroite collaboration avec David Byrne des Talking Heads et tourné sur trois soirs, nous donne déjà un indice de cet intérêt que Demme entretient pour l’ensemble, et non seulement la star. La succession des premiers morceaux, est par ailleurs un exemple magistral de mise-en-scène, reconstruisant l’aspect collaboratif du concert devant nos yeux.

Byrne, d’abord seul,  lance le concert d’une version acoustique de Psycho Killer. Puis s’ajoutent successivement chacun des membres des Talking Heads lors d’Heaven et Thank You for Sending Me an Angel, tandis que l’équipe construit la  scène derrière les musiciens, et devant nos yeux. D’un solo à un groupe, en passant par la communauté qui supporte la performance ; de l’habit parfaitement taillé d’un yuppie à l’iconique complet surdimensionné d’un bouffon (on pense immédiatement au personnage de Jeff Daniels dans Something Wild). Dans les deux cas, le message est clair : le film n’atteint son plein potentiel que lorsque le groupe entier est sur scène. De même, ce n’est qu’ensemble qu’on peut finalement laisser aller, et arrêter de faire du sens.

Puis dans Neil Young : Heart of Gold (2006), c’est plutôt les musiciens qui mènent le spectateur à la tête d’affiche: Demme prend la peine d’interviewer tous les membres du groupe avant de nous offrir la première image de Neil Young. Lorsque ce dernier apparaît, il est plutôt modeste – Demme documentant ici un concert historique donné en promotion de Prairie Wind (2005), un album que Young écrivit suite à son propre diagnostic d’anévrysme intracrânien, et tout de suite après le décès de son père. Le cinéaste s’efface encore une fois derrière l’artiste  et le capture dans toute sa vulnérabilité, en plans très rapprochés, se fondant dans la musique, et les expressions torturées de l’auteur-compositeur-interprète. Alors que Stop Making Sense faisait état de l’énergie pure des Talking Heads, voici le portrait d’un musicien confronté à sa propre mortalité, allié à la représentation du cœur battant d’une communauté dédiée corps et âme au folk.

Finalement, Justin Timberlake + The Tennessee Kids (2016 – le dernier film de Demme) offre une véritable synthèse de cette image communautaire du film-concert (c’est tout dire : le backing band nous est présenté à même le titre du film). Demme, pour sa part, y va de ses tactiques habituelles : des entrevues avec les musiciens précèdent la performance, et la construction de la scène – gargantuesque, cette fois-ci – nous est à nouveau présentée comme un événement. Cependant, JT va au-delà, replaçant l’acte de performance au sein du public qui la reçoit (une passerelle de verre déplace fréquemment Timberlake au-dessus de la foule, pendant Let The Groove Get In, jusqu’à le déposer dans celle-ci lors de sa reprise de Human Nature de Michael Jackson, par exemple). Le montage, comme le mouvement des caméras à travers l’espace, est aussi précis et enlevant que dans les films précédents, à la différence près qu’il n’y aura jamais eu autant de bains de foule dans un film de Demme. Cependant, dans le contexte – celui d’un musicien et d’un cinéaste en parfaite harmonie, tous deux au sommet – il n’y pas d’image plus appropriée sur laquelle un cinéaste populaire pouvait nous laisser : en cinéma, comme en musique, l’artiste n’est rien sans son public. Merci pour tout, Demme.

ERRATUM :

 

Dans l’éditorial du 21 avril, quelques informations concernant les créateurs et les sources de production et de diffusion de la série Real Detective n’étaient pas tout à fait justes. Le texte a été mis à jour. Voici les éléments :

 

·       Les 3 créateurs de la série sont Montréalais : Scott Bailey, Petro Duszara et Alain Zaloum. La série a été produite par Scott Bailey et Petro Duszara pour la maison de production WAM.

·       Un seul acteur Américain (Michael Madsen), les autres sont tous Canadiens (plusieurs Québécois).

·       Le développement de la série a été financé par Bell Media et WAM.

·       La production de la série a été financé par Canal D (Bell Média), la SODEC, des Crédits d’impôt pour la production cinématographique ou magnétoscopique canadienne (CIPC), DCD Rights (UK) et Discovery ID (USA).  Une fois la production terminée, elle a été vendu à Netflix (droits de diffusion en anglais au Canada).  

Nous nous excusons pour ces erreurs factuelles involontaires.

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