ÉditoS
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Cinéma et théâtre : abattre les murs
Par Bruno Dequen , 2017-05-08

Plus que jamais, la critique cinématographique semble être affaire de niche. À mesure que les médias généralistes coupent à grands coups de hache dans leur couverture de fond du cinéma, les revues spécialisées deviennent des sites de résistance qui risquent l’isolement à tous les niveaux. C’est pourquoi il est plus important que jamais d’abattre les murs, de décloisonner la cinéphilie mais aussi la nature des voix qui s’expriment sur et autour du cinéma.

Dans notre numéro 178, intitulé Le cinéma en partage, nous avions demandé à des artistes visuels d’écrire sur leur rapport au 7e art. Le présent numéro est un peu le prolongement de cette ouverture de la revue vers les réflexions de praticiens issus d’autres disciplines artistiques. Conçu et entièrement piloté par Gérard Grugeau et André Roy, notre nouveau dossier propose d’aller cette fois-ci à la rencontre de metteurs en scène de théâtre passionnés et/ou inspirés par le cinéma. Comme le souligne André Roy dans son introduction, l’idée de départ a germé suite au récent constat d’une prolifération de pièces de théâtre adaptées de films. Ainsi, le dossier s’est immédiatement éloigné de la sempiternelle compilation de films adaptés de pièces au profit d’une piste moins explorée : la démarche de créateurs de théâtre qui prennent le cinéma à bras-le-corps. À travers de nombreux entretiens réalisés avec des artistes d’ici (Frédéric et Patrice Dubois, James Hyndman et Brigitte Haentjens) et d’ailleurs (Stanislas Nordey et Christiane Jatahy), Gérard Grugeau et André Roy ont pu mettre en valeur non seulement le travail d’adaptation singulier de chaque artiste, mais aussi leur prise en compte des différences fondamentales entre les deux médiums qui font de leur rencontre un espace de créativité inédit, lequel ne se limite pas à la simple inclusion d’écrans ou de projections sur scène car, comme le souligne Stanislas Nordey, « la beauté du théâtre, c’est que ce n’est pas du cinéma et […] la beauté du cinéma, c’est que ce n’est pas du théâtre ».

Le décloisonnement créatif qu’impliquent les démarches exploratoires de ces artistes de la scène se retrouve dans les autres textes du numéro. Qu’il s’agisse de l’hommage à Seijun Suzuki préparé par Ariel Esteban Cayer qui, tout en soulignant la radicalité de ses films les plus reconnus tels que Tokyo Drifter et Branded to Kill, dévoile la charge politique foudroyante de Capone Cries a Lot, une satire à l’hybridité assumée. Ou du survol personnel de Ralph Elawani sur le cinéma et la contre-culture à Montréal, présenté dans le cadre de notre chronique annuelle Montréal et cinéma qui dévoile toute une « filmographie déclassée ». Alors que, de son côté, Apolline Caron-Ottavi lance un dernier salut à l’acteur Tomás Milián, aussi à l’aise dans la série B que chez Antonioni, Marc Mercier, auteur décloisonnant par excellence, propose d’écrire une tragédie théâtrale en 4 chants sur l’histoire de l’art vidéo tout en rappelant la figure inclassable qu’était Jean-Christophe Averty. Dans le contexte actuel, qui est aussi celui d’une prise de parole libératrice des créateurs afro-américains (cinéastes ou écrivains) dont témoignent les films I Am Not Your Negro et Moonlight, il nous a semblé particulièrement pertinent d’accompagner ce numéro d’un DVD consacré au film Spoon de Michka Saäl qui pratique « un cinéma polyphonique et impur », seule démarche permettant de diffuser justement la voix de Spoon Jackson, écrivain, poète afro-­américain emprisonné et condamné à mort depuis l’âge de 19 ans. Car les murs que les cinéastes tentent d’abattre ne sont pas toujours symboliques.

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