ÉditoS
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Twin Peaks: The Return est-il l’évènement cinématographique de l’année?
Par Charlotte Selb , 2017-05-24

À en juger par les échos plutôt tièdes de Cannes cette année, voire leur quasi-absence, il semblerait en tous cas qu’on ait plus de matière à célébrer le retour de la série culte de David Lynch que le prestigieux festival. Alors que la controverse Netflix éclipse les films de la Croisette, je me suis personnellement réjouie d’être chez moi plutôt que dans le sud de la France, afin de découvrir dès dimanche dernier les quatre premiers épisodes de Twin Peaks: The Return (visibles au Canada sur TMN, TMN GO et Crave TV).

Bien entendu, les attentes étaient de taille pour les fans de la série originale. Le mélange unique d’enquête policière, d’horreur, de fantastique et de drame sentimental à la sauce camp créé par Mark Frost et David Lynch en 1990 tient une place si particulière dans le cœur et l’imaginaire des « twin-peaksophiles », que l’annonce de son retour plus de 25 ans plus tard constituait un évènement majeur en soi. À cela s’ajoute le fait que Lynch, l’un des réalisateurs américains les plus singuliers de sa génération, avait disparu du paysage cinématographique depuis son brillant et très expérimental Inland Empire en 2006, hormis quelques courts métrages pour internet et un concert filmé de Duran Duran. Tournés dans le plus grand secret comme un long film de 18 heures, les nouveaux Twin Peaks, bénéficiant du statut culte des épisodes originaux, ont joué la carte du mystère absolu comme stratégie de marketing. Leur financeur / diffuseur Showtime n’a révélé qu’une bande-annonce d’environ 30 secondes (contenant sept très courts plans en tout et pour tout), deux semaines avant la diffusion des premiers épisodes. Bref, difficile de savoir à quoi s’attendre.

Dans une entrevue récemment donné au Village Voice, Dennis Lim, directeur de programmation du Film Society of Lincoln Center et auteur de David Lynch: The Man From Another Place, décrivait le premier et le dernier épisode des Twin Peaks originaux comme « parmi les choses les plus radicales jamais diffusées à la télévision ». Certes, la terreur inspirée par ces épisodes fait partie du tableau, mais il ne s’agit pas ici comme dans The Walking Dead ou Game of Thrones de faire une surenchère constante de violence et d’horreur. La radicalité dont parle Lim a plutôt à voir avec l’étrangeté et le côté déconcertant des épisodes. « L’un des éléments caractéristiques dans le concept de ‘lynchien’ est de ne pas savoir quoi penser ou que ressentir », explique Lim. En effet, le premier épisode de Twin Peaks restera toujours gravé dans ma mémoire comme un mix indissociable d’humour grotesque, de profonde tristesse et de peur sourde; le dernier, comme la finale la plus expérimentale, non-narrative et perturbante jamais inventée pour la télévision.

Les espoirs étaient donc de voir Lynch et Frost livrer une série sans compromis, étrange, surréaliste et effrayante. Et surtout, de ne pas tomber dans le piège de la nostalgie facile, des clins d’œil constants et du fétichisme poussiéreux envers les épisodes de 1990-91. Sans vouloir révéler quoi que ce soit, le pari me paraît jusqu’ici largement réussi : les 4 premiers épisodes sont terrifiants, hilarants et plus bizarres que jamais. Cette 3e saison doit autant à Twin Peaks qu’à Mulholland Drive, Inland Empire et Eraserhead, voire même aux premiers courts métrages et aux peintures de Lynch. Il s’agit de quelque chose de nouveau et de plus large (la cartographie nous emmène loin de Twin Peaks, aux quatre coins de l’Amérique) tout en maintenant l’émotion et un certain réconfort liés aux personnages originaux. La série jouit même d’une charge émotive additionnelle de par le vieillissement des acteurs et la disparition de certains des plus iconiques d’entre eux, avant, pendant ou après le tournage (la log lady, le méchant Bob, le flic Albert, le Major Garland Briggs, sans compter Phillip Jeffries interprété par David Bowie dans Fire Walk With Me, et bien d’autres). Les thèmes de Badalamenti bien évidemment de retour se mêlent à une conception sonore très riche signée Lynch lui-même. Et Kyle MacLachlan est bien, bien plus que Dale Cooper.

Twin Peaks: The Return ne satisfera pas tout le monde. Ceux qui reprochent à Lynch de faire du bizarre pour faire du bizarre et souhaitent des explications narratives aux mystères ont des bonnes chances de ne pas y trouver leur compte. Je m’attends à y trouver autant de logique que dans Mulholland Drive et Inland Empire – la seule logique des rêves – mais avec le déploiement que permettent 18 heures de film. Je rêve déjà aux prochains épisodes…

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