Entrevue avec
Cédric Klapisch
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Rencontre avec le réalisateur de Casse-tête chinois

SUITE ET FIN ?

    Il l’a emmené en Espagne, encore étudiant, puis en Russie, en trentenaire amoureux. Revoici Xavier, éternel adolescent aidé dans sa spontanéité par la juvénilité de Romain Duris, à New York, cette fois en père célibataire. Rencontre avec Cédric Klapisch, auteur de ces chroniques éphémères et joviales.

24 Images: Aviez-vous imaginé au départ qu’il y aurait plusieurs volets aux aventures de Xavier ?
Cédric Klapisch:
Pas du tout. Je ne pensais pas du tout donner de suite à L’Auberge espagnole, et encore moins deux suites. D’abord, c’est un film qui s’est déclenché à l’époque de façon très spontanée, très intuitive. Il a été fait dans l’urgence, de façon très débridée et libre et je pense que c’est ce qui le rendait si particulier. J’avais l’impression de ne pas faire comme d’habitude, un peu sur le modèle de Chacun cherche son chat. Et depuis, j’ai encore plus développé cette technique de faire les choses au dernier moment, sans préparer, en faisant confiance à l’improvisation, à la création en direct. Mais il n’y avait pas de plan. Quand j’ai sorti L’auberge espagnole, il a eu le succès qu’il a eu et pratiquement dans chaque débat que je faisais avec le public, on me demandait s’il allait y avoir une suite. Aujourd’hui, je le comprends, notamment par cette dernière image où Romain Duris dit « tout a commencé là » qui, pour moi, était une pirouette, une façon de dire que la vie de ce personnage commence au moment où se termine ce film, mais ça a créé une curiosité. Pendant deux ans, j’ai dit non et finalement, c’est lors d’un voyage à Saint-Petersbourg que j’ai eu l’idée d’une histoire qui pourrait suivre, mêlée à une envie de filmer cette ville. Puis, tout le monde a dit oui, et tout ça s’est fait dans l’impulsion.

24I: Lorsqu’on retravaille les mêmes personnages, avec les mêmes acteurs, est-ce qu’on se lance des défis pour se renouveler ?
C. K.
: En fait, à la fin des Poupées russes, je me suis dit « ça vaut le coup d’en faire un troisième, mais dans longtemps ». Et quand je me suis mis à écrire Casse-tête chinois, je me suis dit que je ne pouvais pas faire comme pour les deux autres, essayer de retrouver la même spontanéité, la même façon de faire. Tout simplement parce que 13 ans après, l’innocence du début n’est plus là. Et ces acteurs, qui étaient débutants au début, étaient devenus des stars entre-temps. Donc, j’ai fait le contraire ! J’ai beaucoup réfléchi, écrit, ré-écrit, j’ai capitalisé sur l’expérience et la maturité acquise par tout le monde. Je dois dire que j’avais peur de ça. Je me disais que ce qui était beau dans L’auberge espagnole, c’était l’innocence et la perdre me faisait craindre de perdre l’essentiel. Donc, j’ai décidé de positiver ce qu’on avait gagné et de raviver quelque chose avec les acteurs et le scénario. Le travail sur le troisième était très différent de celui fait sur les deux premiers.

24I: Romain Duris fait partie de vos acteurs fétiches. Qu’est-ce qui continue à vous inspirer chez lui ?
C. K.:
Je pense que les grands acteurs sont inépuisables. Regardez Gabin, Depardieu… ils ont traversé les époques, été jeunes puis vieux. À chaque film, on utiliser une facette différente. Et dans le cas de Romain, tout a changé pour lui avec L’auberge espagnole. En fait, avant ce film, il ne voulait pas être acteur, c’est seulement après qu’il a décidé de le faire sérieusement. Et moi-même, avant L’auberge, je filmais ce que Romain était, c’est tout. Pour moi, il y a deux façons de travailler avec un acteur : soit on utilise l’être, soit le faire. Dans les premières années, Romain n’était pas capable de faire, de composer un personnage, etc., mais là, c’est parfaitement acquis, il fabrique des personnages sans qu’on voit les ficelles mais sans perdre non plus son tempérament plus spontané et sincère. Dans Casse-tête chinois, il y a un vrai travail d’acteur très approfondi.

24I: Votre regard sur New York, où se déroule ce troisième volet, est, on le sent, motivé par une volonté d’échapper à l’effet fantasme, ou carte postale, très présent lorsque des cinéastes français décident d’y tourner. Comment avez-vous pensé votre mise en scène de cette ville ?
C. K.:
Je savais que c’était un risque. C’est vrai que dans le regard de beaucoup de cinéastes français sur New York, il y a ce côté « enfin, l’eldorado ». J’ai eu la chance, pour ma part, de faire deux ans d’études là à une époque où la ville était un vrai taudis, dans les années 80. À 18 ans, avant de partir, j’avais aussi succombé à cette mystification, mais c’est retombé après mon séjour. D’ailleurs, cette mystification française des États-Unis est très bizarre, elle se décline en plusieurs strates : l’Amérique de la fin des années 40, celle de Johnny Hallyday, avec les routes infinies et les Harley, celle des années 70 avec Berkeley, les hippies, Jimmy Hendrix et puis une autre plus récente, plus glamour, celle de Sex and the City, de l’argent, de Wall Street. Je suis très conscient de toutes ces images-là, - et j’en avais d’ailleurs d’autres moi-même, comme celle des films de Woody Allen – et je savais qu’aller tourner là-bas impliquait pour moi de ne pas être trop sur les traces de, ou en admiration de… New York est une ville extraordinaire, mais c’est aussi une ville normale, avec des gens normaux dedans ! Je voulais, comme dans Chacun cherche son chat où j’avais fait le choix de ne montrer aucun monument, sauf une fois le Génie de la Bastille, traiter New York sans forcément avoir à montrer l’Empire State Building, Time Square ou le Brooklyn Bridge ! J’y ai écris pendant 8 mois avant de venir y tourner et j’ai donc voulu montrer ce que moi j’ai pu y ressentir ou y observer, plutôt que de m’attacher à la mythologie dont j’héritais.

24I: Vous dites vous être inspiré du travail du photographe américain Alex Webb pour ce film. Qu’est-ce qui vous y a frappé ?
C. K.:
Le cadrage, la couleur… Ces deux aspects sont très sophistiqués chez lui. Les cadrages sont toujours hyper complexes et mettent en œuvre quelque chose de bordélique, ce que j’adore comme j’expliquais dans un article que j’ai écrit pour Le Monde sur le sujet cet été où je qualifiais son travail d’architecture du chaos. En fait, il parle du fait que le monde est chaotique, mais ses photos sont super composées et ce mélange m’a vraiment inspiré. C’est ce que je voulais faire dans mon film. Et c’est aussi un très grand coloriste. Il y en a peu, des photographes coloristes. Il mélange des rouges violents avec des verts violents en étant très audacieux mais en ne devenant jamais perroquet. Son travail décrit très bien le monde moderne, dans son côté absurde, fatras…

24I: Avez-vous le sentiment avec ce film, et les deux autres, d’avoir fait des « films de famille » ?
C. K.:
Oui, absolument. J’ai toujours aimé les deux, en fait, quand je fais du cinéma : découvrir des nouveaux acteurs et retrouver les gens que j’aime bien. Finalement, ce sont deux plaisirs différents, mais aussi intenses.

24I: Je me posais cette question car dans votre dossier de presse, vous dites avoir attendu que Romain Duris ait eu des enfants pour faire ce film et d’une certaine façon, on peut se demander si, à vos yeux, il y a encore une différence entre l’acteur et le personnage ?
C. K.:
Bien sûr, certains acteurs peuvent jouer la parentalité sans avoir d’enfants, comme Audrey Tautou. Mais Romain, je savais qu’il jouerait mieux un père comme ça. Ce n’est pas un acteur comme les autres. Il a besoin du contact avec une réalité pour la retranscrire. Et ça se voit sur des bêtises, des détails, comme les scènes où il n’y a rien à jouer, où il est au square et il regarde ses enfants jouer, ou quand il leur donne la main pour traverser la rue. Il y a là une vérité qui ne se joue pas.

Propos recueillis lors d’une table ronde lors des Rendez-Vous du Cinéma français organisés par Unifrance en janvier 2014.

 

La bande-annonce de Casse-tête chinois

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