Entrevue avec
Arnaud des Pallières
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Rencontre avec le réalisateur de Michael Kohlhaas

    Après Volker Schlöndorff et Milos Forman (Ragtime), au tour du français Arnaud des Pallières (Adieu, Parc) de s’attaquer au roman publié par Heinrich Von Kleist en 1810. Projet ambitieux s’il en est, puisqu’il s’agira, à travers le destin d’un marchand de chevaux spolié dans les Cévennes au XVIe siècle et cherchant réparation, de filmer le moment exact où le monde basculait, du chaos moyen-âgeux à l’individualisme bourgeois. Rencontre avec un cinéaste-philosophe.

24 Images : Quand avez-vous découvert la nouvelle de Von Kleist et qu’est-ce qui vous y a semblé cinématographique ?
Arnaud des Pallières
: Rien ! Je vous assure. Je l’ai découvert il y a à peu près 25 ans, ou peut-être plus, quand j’étais étudiant à l’école de cinéma à Paris. J’avais un ami très féru de culture allemande qui me l’a fait lire en me disant qu’il avait le projet de l’adapter un jour. Je l’ai donc lu en pensant énormément à la possibilité d’une adaptation. Entre temps, au fil de nombreuses années, cet ami s’est arrêté de faire des films et je me suis senti autorisé à lui voler ce désir. Pour ma part, pendant 5 ou 10 ans, je ne me sentais absolument pas capable de m’attaquer à une telle œuvre aussi puissante, qui m’intimidait autant et la raison toute première pour laquelle ce texte m’a frappé était une raison littéraire, et non cinématographique. Je pense que c’est la raison pour laquelle je ne savais pas très bien quoi en faire, parce que mon premier amour pour ce texte était d’ordre littéraire. Quand, 25 ans plus tard, je me suis réellement mis au travail, j’ai pu mesurer à quel point je mettais le doigt dans quelque chose de compliqué dans la mesure où ce qui faisait la réussite de ce texte était vraiment littéraire. C’est un texte qui ne se donnait pas pour le cinéma et il a fallu le tordre sacrément pour se débarrasser de la langue, sublime mais absolument pas cinématographique notamment sur les dialogues. En fait, il a fallu se débarrasser de presque tout, de la littérature, pour que revienne quelque chose en cinéma. Je pense, et c’était ma conviction assez tôt, que tout ceux qui se sont frottés, dont Schlöndorff, à Michal Kohlhaas se sont plantés parce qu’ils sont trop restés dans le respect de la littérature.

24I : Vous dites avoir été intimidé par le texte. Quel a été le déclic pour vous lancer ?
A.d.P :
Il y a une chose par défaut, une chose par excès. En fait, quand j’avais 25 ans, j’attendais deux choses : je me disais quand j’aurais les budgets nécessaires, ça veut dire la notoriété qui les permet et quand j’aurais une maîtrise de la mise en scène suffisante. Et à 50 ans, je me suis dit que je n’aurais jamais la maîtrise suffisante (rires), je ne suis que moi, ça ne sert à rien de délirer et d’attendre d’avoir cette maîtrise que je n’aurais jamais. Et pareil pour la notoriété. C’est comme si j’avais attendu de savoir faire quelque chose que je ne saurais jamais faire sans l’avoir fait ! À un moment donné, je me suis donc dit non. La joie, l’aventure, le plaisir, l’intérêt, c’est de foncer et d’aller vers quelque chose que l’on ne sait pas faire. À partir du moment où j’ai accepté que ce qu’il y avait de plus intéressant dans ce projet, c’était que je n’avais aucune idée de comment le faire, les choses sont devenues plus simples. Ça, c’est pour la psychologie. Mais du point de vue du travail, le déclic ça a été quand je me suis dit « mais tu n’es pas obligé de tout garder de la nouvelle, et notamment tu n’es pas obligé de tourner cette histoire en allemand ». Ce qui me coinçait, en fait, c’était que je me disais que ce puritanisme, ce caractère, tout ça, ça ne marchait qu’en allemand. En fait, je me laissais intimider par ce qui n’était pas essentiel dans la nouvelle. Ce qui est essentiel, on le ressent, et c’est cette question : qu’est-ce qu’un être humain fait devant un acte arbitraire d’injustice ? Et ça, je suis capable de le raconter de mon point de vue. Il fallait que je parte non pas du point de vue culturel, mais du point de vue le plus intime et le plus humain que je pouvais avoir sur cette histoire. C’est un truc de maturité, comprendre ça. Et d’un coup, le film est venu à moi très facilement. J’ai fait un Kohlhaas qui ne ressemble pas à celui de Kleist, qui n’a pas cette folie romantique, spirituelle, démesurée, se prenant pour l’archange St-Michel, mais qui est très rationnel, calme, intelligent. J’ai fait le Kohlhaas qui correspondait à ma psychologie, à ma nature. J’ai donc décidé de le faire en français, dans un paysage français, en me débarrassant de tout ce qui m’empêchait d’avoir accès à l’essentiel, et avec tout ce que je comprenais, ce qui m’était familier. J’ai l’impression a posteriori d’avoir un peu décrassé un diamant qui est le mythe, l’histoire dans sa plus simple expression en cassant autour la gangue historico-géographico-politico-allemande pour en garder un archétype universel. D’ailleurs, en acceptant de faire un film français, je ne voulais pas non plus que ce soit du cinéma français pour autant, mais plus un film international, tant dans le casting que dans la langue. Aujourd’hui, ça m’est renvoyé. Car où que je le présente, les gens me disent « on dirait que ça parle de nous, que ça parle d’aujourd’hui ». Je crois que c’est parce que j’ai débarrassé l’histoire de son aspect germano-germain. C’est un texte qui, en réalité, n’était pas encore vraiment sorti de l’Allemagne et je suis très fier de l’avoir fait.

24I : À vos yeux, quelle résonance a le film, son propos, dans notre société contemporaine ?
A.d.P :
Je ne répondrais pas à cette question parce que ce qui m’importe, c’est la résonance qu’il a pour vous. Moi, je travaille à le rendre disponible et à rendre le spectateur libre. Non pas pour qu’il atteigne tous, mais pour qu’il atteigne chacun. Je dis beaucoup que dans la mise en scène, j’ai procédé par soustraction pour essayer de rendre cette histoire la plus disponible possible. Et je crois qu’en faisant ça, en l’épurant, je suis arrivé à quelque chose qui n’est pas très loin du western. Ce n’était pas du tout un projet de mise en scène, mais le geste qui consiste à représenter cette époque, ce protestantisme en soustrayant fait qu’on arrive au fond à quelque chose qui est très proche du western. Mais c’est presque par hasard que j’y suis arrivé ! Et ce qui emmène vers le western, ce ne sont pas les différentes opérations de mise en scène, les décors, les costumes, etc… mais c’est le fil du protestantisme. C’est l’idée du protestantisme, qui a traversé tous les gestes de mise en scène, de musique, de direction d’acteurs, qui nous a amené cinématographiquement vers le western.
Ceci dit, sur la résonance universelle et contemporaine, je crois que c’est le propre des chefs d’œuvre. Je parle bien sûr du texte de Kleist. Il a créé un mythe, un archétype de l’homme moderne, en révolte seul contre la société. Je l’ai un peu dépouillé, dépoussiéré pour qu’on puisse le voir dans notre contexte, chacun dans le sien, et effectivement, il résonne très fort à Singapour, en Turquie, au Portugal… Ce qui résonne au fond, c’est que autant les dernières grandes luttes dans les années 70 étaient collectives, autant là, ce dont on entend le plus parler, c’est un homme ou une femme tout seul avec des explosifs. Ce sont des solitudes face à la société. Et c’est en ça que avait particulièrement du sens de raconter cette histoire aujourd’hui, mais sans chercher à la rapprocher de notre époque. Quand Schlöndorff le fait en essayant de rapprocher Kohlhaas de mai 68 et des barricades, il y a un truc forcé, qui sonne faux et qui ne marche pas. Je pense qu’en le maintenant où il est, au XVIe siècle, de lui-même, un lien se fait. Et c’est à partir de cette intuition que j’ai pensé que c’était maintenant que j’avais envie de le faire. Il y a 25 ans, je n’en sentais peut-être pas autant la justesse historique qu’il y a 4 ans.

24I : Comment comprenez-vous ce personnage de Kohlhaas ? C’est un idéaliste, un révolutionnaire… ?
A.d.P :
Ce n’est pas le fait que je le comprends ou non qui fait que j’ai envie de le raconter. C’est le fait qu’il est tellement puissant, tellement extrême, tellement entier dans la direction qu’il emprunte, qu’il est tellement un animal singulier que mon premier geste a été de me dire que ça allait être absolument fascinant de le construire, de le composer avec un acteur. Je voulais le voir bouger, être incarné, alors qu’il est un idéal, une idée sur pieds. Je voulais lui donner un corps, un paysage, une voix… Tout est parti de là. Voir une idée, y mettre de la glaise et fabriquer quelque chose. Évidemment, ça a été un dialogue constant avec mon équipe, mes producteurs, ma coscénariste, mes acteurs. Quand on me demandait ce que je pensais du personnage au moment où je le travaillais, je répondais que je changeais d’avis toutes les heures. Une heure, je m’identifiais à lui en pensant qu’il avait parfaitement raison, et la suivante qu’il était inhumain et que le seul point de vue défendable était celui de la petite fille, etc… Comme un battement de cœur. C’est pour ça que j’ai fait un film, pas une thèse ou un travail universitaire. Ce que je voulais, c’était de produire une réponse qui a la complexité de deux heures de film. Au fond, ce que j’ai tenté de faire, c’est de défaire l’idéalité du personnage pour lui donner une vraie complexité, avec toutes ses contradictions, comme n’importe quelle vie humaine. Après, si j’essaie de prendre un peu de hauteur, ce qui résume le mieux ma position, c’est ceci : Rudolf Von Jhering, philosophe du droit allemand du début du XXe siècle, a consacré deux chapitres à Kohlhaas en disant qu’on l’avait toujours considéré comme étant au fond un individualiste, ce qui est vrai puisque c’est un homme qui n’a toujours cherché que son propre droit, sa propre justice et qui, par aveuglement, ou égoïsme, ne voit pas ceux qui l’entourent. C’est un personnage qui ne bout pas, mais qui frémit, qui n’a pas lu Voltaire, Diderot, Rousseau, qui ne voit pas ce combat individuel être également une lutte collective. Mais von Jhering ajoute, certes, c’est un individualiste, mais tout homme qui lutte pour son droit lutte en réalité pour le droit de tous. Kohlhaas lutte pour les droits de tous, même s’il ne le sait pas. Et c’est ce tragique là que je vois sur le visage du personnage quand on va lui couper la tête, cette émotion très profonde liée à son innocence, sa folie…

24I : Mads Mikkelsen, si expressif, capable de dire tant de choses par son seul visage, était donc un choix évident…
A.d.P :
Mais vous savez qui est l’acteur fétiche de Mads ? Il en cite toujours deux : Bruce Lee et Buster Keaton. Deux acteurs qui parlent avec leurs corps ! J’ai un problème avec les acteurs français car je trouve que dans la manière dont on pratique le jeu en France, on n’est, à mon sens, pas du tout assez physique. Ce sont des acteurs de la bouche, même pas de la tête d’ailleurs. Et ce que j’apprécie particulièrement de quelqu’un comme Mads, c’est que tout son corps est engagé au service du personnage. Et tout à égalité. La main est aussi importante que la bouche. Comme dans la vie.

24I : On pourrait aussi penser que Mikkelsen, par son visage, sa stature, sa voix, amène aussi cette idée de western dont vous parliez ?
A.d.P :
Étrangement, je crois que l’idée de western ne vient pas d’éléments matériels. Parce que si vous filtrez pour arriver à l’essence absolue du western, qu’est-ce qui reste : un combat moral. Ce qui tient le western, c’est toujours une question de bien et de mal. Je n’y ai pas pensé avant, mais un des films les plus proches de Kohlhaas que je connaisse, c’est Winchester ’73, un des plus beaux Anthony Mann, avec James Stewart. C’est un homme solitaire qui gagne un concours de tir et on lui offre une Winchester extraordinaire et rare, mais à peine sorti du concours, il se la fait voler et il va passer le film à tout sacrifier pour récupérer sa carabine. Je soupçonne que le scénariste de cette histoire ait d’ailleurs voulu revisiter le récit de Kohlhaas à sa manière !

 

Propos recueillis par Helen Faradji lors d’une table ronde durant les Rendez-Vous du Cinéma Français, organisés par Unifrance, Paris, janvier 2014
 

Notre critique de Michael Kohlhaas

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