Entrevue avec
Guillaume Gouix
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Rencontre avec l'acteur d'Attila Marcel

DU VIVANT DANS LA MACHINE

    Après avoir imposé son style drôle, touchant et mélancolique dans Les Triplettes de Belleville ou L’illusionniste, Sylvain Chomet signe un premier long en prises de vue réelles, quelque part entre fantaisie pure, burlesque nostalgique et tendresse bien trempée. À ses côtés dans l’aventure, l’acteur Guillaume Gouix, qui y joue Paul, jeune pianiste virtuose de 33 ans, vivant avec ses deux tantes et tellement hanté par son passé qu’il en est resté parfaitement muet.

24 Images: Dans le dossier de presse du film, Sylvain Chomet affirme qu’il vous a choisi contre l’avis de son entourage ! Mais est-ce que vous, vous étiez aussi convaincu que ce rôle de pianiste muet et effacé était pour vous ?
Guillaume Gouix:
En tout cas, j’étais absolument convaincu que j’avais envie de le faire. En fait, je pense que son entourage, comme beaucoup d’autres, avait une vision de moi un peu « loulou, voyou du cinéma ». Heureusement, il a réussi à les convaincre. Moi, j’étais persuadé que c’était une chance immense de participer à son monde à lui. J’aime les gens qui ne font aucun compromis avec leur cinéma et lui, il n’en fait pas. C’est un monde enfantin, poétique, onirique et pour moi, c’était Disneyland tous les jours ! Ce qui m’intéresse vraiment, c’est qu’il ne se laisse pas faire : ce qu’il a envie de faire, il va le faire et ce n’est pas une banque qui va le faire dévier. Que ce soit pour une comédie ou un film d’auteur, j’aime les gens comme ça, entiers dans ce qu’ils font. Et lui, je savais qu’il irait au bout et qu’on le laisserait faire.

24I: C’est la première fois que Chomet réalise un film non-animé. Comment a-t-il travaillé avec le vivant, c’est-à-dire les acteurs ?
G. G.:
C’est marrant parce que ça a évolué pendant le film. Au début, on sentait qu’il avait l’habitude d’avoir un résultat quasi-immédiat, de toucher à ce qu’il voulait tout de suite et qu’il avait peut-être du mal à laisser échapper les choses. Mais petit à petit, il a accepté cette idée que quelque chose peut échapper quand on a du vivant devant soi et il s’en est servi. En fait, quand j’ai compris que ce qui était drôle dans son univers à lui, ce n’était pas forcément ce qu’allait faire l’acteur, mais ce qu’il allait faire dans ce décor précis, avec cette plante verte ou ce tableau derrière, et que les acteurs devaient mettre leurs egos de côté, c’est devenu passionnant.

24I: Justement, travailler dans un univers si défini, si précis dans son esthétique, est-ce que ça ne contraint pas un peu la liberté de l’acteur ?
G. G.:
Oui, c’est contraignant. Mais au cinéma, j’adore rentrer dans la vision de quelqu’un. C’est vrai que j’ai plus l’habitude des univers très libres, caméra à l’épaule, etc… Mais dans ce cas-ci, j’étais vraiment fasciné. Comment un cerveau peut inventer tout ça tous les jours… ? Quand j’arrivais dans le décor, avec ma petite raie sur le côté, mon costume, dans cet appartement avec un potager au milieu, je réalisais vraiment à quel point j’avais de la chance ! Je ne crois pas que j’aurais l’occasion de participer souvent à ce genre d’univers dans le cinéma français…

24I: Comment vous êtes-vous préparé à ce rôle?
G. G.:
C’est dur à expliquer parce que ce n’est pas un travail très concret quand je joue. En fait, j’ai vraiment tendance à rêver pour me préparer. Rêver le rôle, la meilleure manière possible de le faire… J’y pense tout le temps, c’est là en permanence, mais ce n’est pas un travail à la Actor’s Studio, par exemple, ce que je n’ai jamais eu à faire. Ensuite, sur celui-là, plus précisément, c’était vraiment un travail d’équipe parce qu’il fallait trouver un look, etc.. J’ai commencé par vouloir lui trouver une démarche et une manière d’être, mais pour ça, il fallait d’abord trouver le costume. Ça change la façon de se tenir, un costume. Donc, on a travaillé avec le chef costume, le coiffeur, etc… pour pouvoir trouver le personnage. Après, il y avait des choses concrètes à apprendre : la chorégraphie du catch, le piano…

24I: Et quel était le principal défi, pour vous, d’interpréter un personnage muet ?
G. G.:
En fait, pour moi, le plus grand défi n’était pas qu’il ne parle pas, mais de rester dans une économie physique, de gestes. J’ai plutôt tendance à être assez expansif. La contrainte, c’était de se retenir, de pas trop en faire, de se souvenir qu’un geste veut dire une chose. C’était génial à faire, mais c’était le plus difficile. Après, ne pas parler… je me suis juste dit que ça voulait dire que je n’avais pas le droit de mentir ! En n’ayant que le corps et les yeux, si je n’étais pas là, présent, à ce que je faisais, ça se voyait tout de suite. Je n’avais pas d’échappée possible. Il fallait que ça soit tout le temps senti, vraiment.

24I: Avec un jeu si physique, des contraintes comme l’absence de paroles, la précision des gestes, on rentre vite dans le territoire du burlesque…
G. G.:
Oui, et c’était jubilatoire. D’autant plus que c’est très rare pour un acteur aujourd’hui. On est dans un cinéma plus réaliste où on laisse vivre les acteurs en leur volant même des choses parfois. Là, avec Sylvain, c’était passionnant d’aller vers le burlesque, de porter attention comme ça aux détails, d’être ultra-précis sur un simple mouvement de sourcil, par exemple.

24I: Chomet a beaucoup dit de vous que vous lui rappeliez Lino Ventura, un exemple de jeu physique. Est-ce que vous vous reconnaissez dans cet acteur ?
G. G.:
Non, je n’ai pas de modèles, d’acteur dans lequel je me reconnais. Je l’aime beaucoup, Ventura, et c’est très flatteur comme comparaison, mais je ne me reconnais pas en lui. En fait, si j’avais un acteur à nommer, ce serait plus une actrice : Gena Rowlands. Elle oublie de se regarder, complètement. Quand je la vois jouer, je la sens vivre, en permanence. Elle n’essaye pas de contrôler son image ou de chercher l’approbation. En fait, c’est une mauvaise élève, je crois. Et je suis aussi comme ça !

24I: Une autre qu’on imagine « mauvaise élève », c’est Bernadette Lafont. C’était son dernier rôle. Avez-vous eu le sentiment d’un passage de relais entre elle, symbole absolu de la Nouvelle Vague et vous, représentant d’un nouveau cinéma français ?
G. G.:
Il y avait quelque chose, oui. Elle était en tout cas très intéressée par la génération actuelle. Mais ce qui était fascinant chez elle, c’est qu’elle n’était jamais dans le passé, ou nostalgique. Elle était sur le plateau comme si c’était son premier film, curieuse, dans le présent. C’était hyper étonnant. Elle s’intéressait sincèrement à nos préoccupations à nous, riait avec nous, demandait comme une enfant si ce qu’elle venait de faire était bien. C’était très touchant. En plus, elle était dans une forme dingue…

24I: C’est un film sur la mémoire, le souvenir. Vous, qu’est-ce qui vous restera de ce film-là ?
G. G.:
C’était vraiment un tournage très particulier pour moi. J’ai rencontré des gens dont je suis resté très proche. Et puis, c’est un film très sensitif, il m’en reste des images, des couleurs… C’est aussi la première fois que quelqu’un m’a autant décalé par rapport à ce que j’ai l’habitude de faire. Sylvain est vraiment un artiste complètement fou, au-delà même de ce film-là.

24I: On vous a vu dans beaucoup d’univers différents de jeunes cinéastes français (Belle Épine de Rebecca Zlotowski, Poupoupidou de Gérald Hustache-Mathieu, Mobile Home de François Pirot, la série télé Les Revenants….) qui donnent l’impression d’une certaine vitalité retrouvée.
G. G.:
Oui, je suis d’accord. J’ai vraiment l’impression que les cinéastes de ma génération ont enfin digéré la Nouvelle Vague ! Ça a mis du temps. Mais eux arrivent avec une autre énergie, la leur. Quand on pense à Céline Sciamma, Rebecca Zlotowski, Teddy Lussi-Modeste… il y a en plus une vraie atmosphère de groupe, ils se soutiennent entre eux, ils écrivent ensemble, ils sont malins ! Ils font leur nouvelle vague. Et même chez les acteurs de mon âge, j’ai l’impression que c’est pareil. On écrit ensemble, il n’y a pas de compétition, en tout cas je ne la sens pas, on est content de se retrouver dès que c’est possible, on file des coups des mains. C’est constructif. Et ça donne cette énergie un peu générationnelle, je crois.

24I: Et quels sont vos projets ?
G. G.:
J’ai moins joué, parce que je prépare un premier long, que j’ai écrit avec Céline Sciamma. Il y a deux ans, j’ai fait un court-métrage qui avait été primé à la Semaine de la critique (Alex Ivanovitch, vous êtes mon héros) et… pourquoi pas continuer ! Quand on est acteur, qu’on raconte beaucoup les histoires des autres, il y a peut-être un mouvement naturel vers la réalisation. On est une éponge, en tant qu’acteur, on vous prend, on vous gonfle, on vous essore, et on recommence et à un moment, on se dit : « mais moi, avec ce média-là, je raconterai quoi ? ». Ce long sera un film sur le deuil des lieux. Qu’est-ce qui se passe quand les endroits où on a grandi disparaissent… Et puis, en tant qu’acteur, j’ai fait notamment un téléfilm pour Arte, que j’ai adoré faire, qui est adapté de La pilule bleue, une bande-dessinée géniale qui raconte une histoire d’amour entre un jeune type et une nana séropositive, mais qui reste constamment du côté de la vie.

 

Propos recueillis lors des Rendez-Vous du Cinéma Français organisés par Unifrance, par Helen Faradji, janvier 2014, Paris.

La bande-annonce d’Attila Marcel

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