Entrevue avec
Anne Villacèque
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Rencontre avec la réalisatrice de Week-ends

    Christine et Jean. Sylvette et Ulrich. Ils sont amis depuis toujours, partageant même des maisons de campagne mitoyennes en Normandie. Mais un jour, Jean quitte Sylvie. Et l’équilibre est rompu. Avec sa coscénariste Sophie Fillières, Anne Villacèque tisse la toile d’un drame intimiste et minimaliste déclinant autour thème du double autant de préoccupations personnelles sur l’amour, l’amitié et le temps qui passe. Nous avons rencontré la réalisatrice.


24 Images : Quelle a été le point de départ de Week-ends ?
Anne Villacèque :
Je sortais d’un film que j’avais fait pour Arte, E-Love, que j’avais écrit avec Sophie Fillières et qui évoquait un sujet qui n’était pas très personnel mais qui m’amusait beaucoup, c’est-à-dire une femme qui se faisait plaquer et faisait ensuite plein de rencontres sur internet. L’histoire était très loin de moi, je n’ai jamais fait de rencontres sur internet mais je trouvais ça très intéressant et j’ai surtout été très surprise de constater qu’en bout de compte, le personnage principal me ressemblait beaucoup ! Après, avec Sophie, je lui ai dit que je voulais l’inverse : donc partir d’une histoire beaucoup plus personnelle, qui me concerne, en la fictionnant beaucoup pour que ça soit mis à distance tout de même. Je tenais vraiment à cette histoire parce que c’était un moment de ma vie où je me posais des questions, l’homme que j’aimais traversait des choses très difficiles, ce que je trouvais injuste et j’avais envie de raconter quelque chose autour de ça. Je l’ai fait par amour, en me disant : « je vais raconter une histoire de couple avec cet élément central de la maison de campagne qui peut à la fois symboliser le bonheur et empêcher tout le monde d’être libre puisque personne ne peut renoncer à ce symbole, à cette image du bonheur passé et comment, plutôt que d’affronter de vraies questions en refusant de se les poser, on reste avec des histoires matérielles, petites et on laisse passer l’inessentiel avant l’essentiel. ». C’est à partir de ces questionnements que j’ai construit cette histoire qui est à trous, puisqu’on ne sait pas tout de ces personnages et des deux couples qu’ils forment, et qui n’a pas de personnage principal, sauf peut-être le lieu, le paysage. Le pays de Caux est un endroit très particulier, c’est un paysage très rude, un peu hostile, pas très sympathique, un lieu maritime mais où on ne voit jamais la mer ou avec une falaise abrupte ! Du point de vue climatique, ce n’est pas facile non plus : on dit que c’est un endroit où on peut avoir les quatre saisons dans un seul week end ! Tout peut arriver, et très vite ! Mais c’est aussi un lieu très fantasmatique. Je l’ai connu par la littérature avant de le connaître en vrai, puisque c’est là qu’ont écrit Maupassant et Flaubert. Ce sont deux auteurs qui me sont très proches, Flaubert parce qu’il raconte des petits riens de la vie, qui ne sont pas héroïques et toutes mes héroïnes sont des Madame Bovary bis qui rêvent à des chimères, et Maupassant parce qu’il raconte la cruauté de la vie, des rapports humains. Et mettre le doigt là où ça fait mal, j’ai toujours fait ça aussi ! C’est ma marque de fabrique.

24I : Sophie Fillières, votre coscénariste, est également réalisatrice (Aïe, Gentille...). Que vous apportez-vous l’une à l’autre ?
A. V. :
Je pense qu’on est assez proches sur les sujets, la question du désir, de l’amour, du couple. On a beaucoup de références communes et des parcours de vie qui ne sont pas si lointains. Après, je suis quelqu’un, dans mon cinéma, qui appuie là où ça fait mal, de façon violente, directe, frontale, je décrypte d’une façon particulière. Sophie, elle, aime faire des pas de côté et éviter la violence, avec son humour particulier qui lui permet de ne pas être dans la frontalité. Ça s’équilibre, c’est complémentaire !  

24I : Votre film s’ouvre sur un acte de violence fait par une femme et se clôt sur une scène où un homme se montre vulnérable, doux. Y’avait-il une volonté, dans votre écriture, de tordre le cou à certains clichés ?
A. V. :
Oui, bien sûr. J’ai des points de vue assez paradoxaux sur ces questions. Je suis féministe et je le revendique mais pour moi, le féminisme, ça me permet de regarder indifféremment les comportements masculins et féminins, sans me dire « la femme est forcément une victime et l’homme comme ça ». On s’est amusées, en fait, avec Sophie, à créer des personnages féminins très forts, très masculins et des personnages d’hommes pus délicats, plus féminins. On a pensé le casting comme ça d’ailleurs, avec deux comédiennes très costaudes (Karin Viard et Noémie Lvovsky), avec une énergie comme ça et deux comédiens plus délicats, fragiles (Jacques Gamblin et Ulrich Tukur). J’ai joué avec ça. Ça m’amusait d’inverser les rôles parce que dans une histoire de séparation où l’homme s’en va, la femme est souvent présentée comme une victime, ce que je voulais prendre à revers parce que les choses ne sont pas si simples que ça.

24I : Vous filmez également la nouvelle petite amie du mari qui a décidé de s’en aller avec beaucoup de compassion…
A. V. :
Forcément. C’est le personnage qui me représente le plus ! Quand on fait un film qui parle d’éléments vécus, en général, on se place au centre. Là, j’en ai fait un personnage périphérique ce qui est assez juste, parce que c’est un personnage décalé, étranger, dont personne ne veut vraiment, qui ne trouve pas sa place dans ce territoire qui est tellement balisé. Ceci dit dans ma manière de fictionnaliser ce film, j’ai mis de moi dans chacun des personnages. La scène du début, par exemple, je l’ai vécue ! La folie de Christine m’appartient. Ce film était vraiment très intéressant pour moi parce que ça m’a permis de me confronter à plein de situations différentes auxquelles je n’étais pas confrontée dans la vie, et de m’ouvrir humainement. Je voulais traverser tous les points de vue différents du film.

24I : Vous parlez de votre film de façon très intime. Mais le voyez-vous aussi de façon plus symbolique et éloignée de vous? La crise de confiance, de désir traversée par ce couple, n’est-elle pas aussi représentative d’une perte de repères plus générale, celle de nos sociétés contemporaines ?
A. V. :
Non. Je n’ai pas ce point de vue. Ce qui me frappe, c’est la peur des personnages. Alors peut-être qu’on est dans une société qui a peur de tout… Mais ce que je vois chez eux, surtout, c’est leur absence de liberté, à part la très jeune fille et la femme la plus âgée. Ils sont coincés dans des rapports dérisoires, s’interdisent de penser aux vraies choses. Mais je pense les comprendre. Je crois qu’on est dans une société où plus on se protège, plus on a peur. Et plus on a peur, plus on se protège…

24I : L’utilisation de Bach pour accompagner cette histoire lui donne un certain poids, une certaine solennité. Etait-ce votre intention ?
A. V. :
J’aime bien la musique baroque. Sur mon film précédent, j’avais utilisé un opéra de Vivaldi. Je trouve que ça donne une tonalité pas seulement solennelle, mais une tenue et une dimension de l’ordre du conte aussi, qui ne se veut pas forcément moderne mais pas non plus romantique. C’est une musique qui déromantise les choses en étant très mathématique, très rigoureuse, qui est beaucoup dans le rythme. C’est un concerto en plus qui est pour 4 pianos, ce qui symboliquement me plaisait bien aussi, avec cette histoire à 4 personnages.

24I : La séparation du couple, vous la montrez également sans cris, sans larmes. Pourquoi cette volonté de déromantiser ?
A. V. :
Il y a une volonté de vraiment montrer les choses, je pense. Je n’aime pas prendre le spectateur par les sentiments. J’aime bien qu’il puisse s’approcher, doucement. Parce que être tout de suite dans l’émotion, mettre tout de suite beaucoup d’affects en jeu, ça empêche de réfléchir aux choses, ça empêche de les voir. Autant au cinéma que dans la vie ! Mais je trouve que déromantiser, c’est une forme de politesse. Moi, j’aime beaucoup le cinéma de Kaurismaki par exemple que je trouve très délicat, très poétique, qui est distancié mais dans lequel les personnages ont beaucoup d’humanité. Même s’il n’est pas dans l’émotion immédiate, je suis très touchée quand même. J’aime beaucoup Ozu aussi : chez lui, l’émotion arrive un peu à la fin, comme par surprise, on est pas attrapés d’emblée, mais ça prend au cœur parce que ça raconte des choses essentielles sur la vie sans qu’on s’y attende.

24I : Dans votre dossier de presse, vous dites que ce décor et cette atmosphère retenus, sobres, tenus étaient à la fois un moteur et une contrainte… ?
A. V.
: Oui, le minimalisme est un moteur dans l’écriture. Le lieu unique est toujours une contrainte amusante, je trouve : ça veut dire qu’il y a des trous, qu’il faut imaginer ce qu’il y a eu entre, surprendre le spectateur. On n’est pas dans une continuité classique, ni dans le film à ellipses classique. C’est amusant ! J’aime bien écrire avec des systèmes de contraintes. En fait, dans le cinéma, je trouve que la contrainte, c’est la liberté : chaque contrainte permet d’aller retirer une liberté supplémentaire et ça me stimule davantage. Je m’en invente donc au besoin, au-delà de celles qui viennent de l’extérieur pour pouvoir me sentir plus libre !

 

Propos recueillis par Helen Faradji lors d’une table ronde organisée par Unifrance lors des Rendez-Vous du Cinéma français, janvier 2015, Paris.

 

La bande-annonce de Week-ends

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