Entrevue avec
Juliano Ribeiro Salgado
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Rencontre avec le co-réalisateur du Sel de la Terre

    Nommé à l’Oscar du meilleur documentaire, césarisé et récompensé à Un Certain Regard, Le sel de la terre rend hommage autant qu’il questionne l’art du photographe brésilien Sebastião Salgado, parcourant depuis plus de 40 ans la planète en en saisissant les dimensions les plus tragiques mais aussi les plus belles. Nous avons rencontré Juliano Ribeiro Salgado, fils de Sebastião et co-réalisateur de ce film avec Wim Wenders.

 
24 Images : D’où vous est venue l’idée de réaliser un film sur votre père et son travail ?
Juliano Ribeiro Salgado :
Ça s’est passé un peu par hasard. En fait, je ne voulais pas faire un film sur mon père, je pensais que ce n’était pas le moment. On n’avait pas une très bonne relation, lui et moi. En 2009, il m’a emmené avec lui en me forçant un peu la main pour aller visiter ces Indiens que l’on voit à la fin du film. J’avais un peu peur parce qu’on ne s’entendait pas très bien et on s’en allait dans une situation de huis-clos. Et en fait, ça s’est super bien passé, il n’y a pas eu du tout de tension. En rentrant, j’ai monté les images, je lui ai montré et il a été très touché. Quand on place sa caméra, quand on appuie sur « enregistre », ça dit beaucoup de ce qu’on pense et de ce qu’on est en train de ressentir en le faisant. Et Sébastian l’a reconnu et il a été très très ému de voir comment je l’avais filmé et de voir quel regard j’avais sur lui. Du coup, moi qui pensais que je n’allais jamais faire un film sur Sebastião, ça, ça a ouvert les champs du possible. Je savais que les voyages, c’était fantastique, que les lieux où il allait étaient incroyables mais j’avais cette intuition que ce qu’il y avait de vraiment important chez Sebastião, au-delà des photographies qu’on peut voir dans les bouquins et les expos, c’était son expérience du monde, ce qu’il avait appris dans ces voyages, ce qu’il avait vécu, les histoires qu’il raconte en rentrant. À ce moment là à peu près, Wim est apparu dans nos vies, il voulait faire quelque chose avec Sebastião sans trop savoir quoi, et comme moi j’avais ces relations conflictuelles un peu compliquées, je savais que je ne pouvais pas faire ce film seul, j’avais peur qu’on n’y arrive pas, qu’on soit dans des blocages familiaux, Wim était là, il avait très envie et c’est quelqu’un avec qui on a très envie de travailler, évidemment. On a commencé à échanger des e-mails et on s’est rendus compte qu’on avait les mêmes intuitions, que les photos et les histoires faisaient un matériel cinématographique fou, qu’il y avait quelque chose de fondamental dans ces expériences, que Sebastião a à transmettre sur l’humanité une dimension supplémentaire. Ça a commencé comme ça.

24I : Est-ce que vous voyez une parenté artistique entre le travail de Wenders et celui de votre père ?
J. R. S. :
C’est intéressant, car non pas forcément. Il y a des parentés dans la façon de travailler : ce sont des gens qui vont jusqu’au bout de ce qu’ils font, qui sont très inquiets de la dimension humaine, mais ils l’ont abordé de façon très différente. Et ce sont deux médias très différents, le cinéma et la photo. Mais ils font partie de la même famille, la famille des artistes qui regardent les gens, qui ne parlent pas d’eux mais de ce qu’ils voient et ressentent.

24I : Montrer des photos dans un film, c’est toujours un pari risqué. Quels étaient vos parti-pris de mise en scène ?
J. R. S. :
Pour moi, au départ, pour continuer le fil de cette intuition, ce n’était pas un film sur un photographe, c’était un film sur un témoin de l’humanité qui a été au contact de situations exceptionnelles, dures, où les gens se révèlent beaucoup. Ça, c’était le fil et les photos étaient là pour montrer sa subjectivité, son point de vue. L’un n’allait pas sans l’autre. Dès le début, on savait comment on voulait raconter son histoire en 90 minutes avec cet arc de Sebastião qui découvre la photographie, qui apprend à voir, à voyager et qui trouve un rôle à sa photo et qui va trop loin. Mais le truc de travailler avec un type comme Wenders, c’est qu’il a trouvé une façon de faire ces interviews formidables. Au début, je pensais qu’ils allaient s’asseoir sur des chaises, regarder les photos et discuter et on allait mettre les photos. Et en fait, Wim a été beaucoup plus loin que ça. Il a mis Sebastião dans un petit studio qu’on a complètement entouré de taffetas noir. Il a été isolé et il y avait juste une caméra qui dépassait de ces rideaux avec un téléprompteur devant sur lequel ses photos apparaissaient et Sebastião racontait. C’est très puissant, ce procédé parce que le sujet n’est pas en contact avec l’équipe et en même temps, Sebastião en voyant ses photos se projetait vraiment dans son passé. Y’a certaines scènes, notamment en Éthiopie et au Rwanda où on est presque en temps réel, il n’y a quasiment pas eu de montage, au bout de 5 minutes, c’était insoutenable, on a été obligé de s’arrêter et y’avait une émotion très dure. Je crois que outre ce qu’on apprend du monde à travers le regard de Sebastião, c’est aussi cinématographiquement l’idée de la subjectivité et ça fonctionne très bien. C’est le grand génie de Wim.

24I : Le film montre bien comment faire de la photo, témoigner du monde, être un artiste a pu rendre heureux votre père mais comment aussi ça l’a fait souffrir. Pourquoi avoir voulu finir sur une note d’espoir ?
J. R. S. :
Je pense que c’était important. Bon, on a compris assez tard et juste avant de filmer qu’il s’était passé cet événement final. Mais oui, c’est important. On est dans un moment hyper pessimiste, plein de noir et Sebastião a un regard sur le monde qui ne se voile pas la face, il va voir l’humanité dans ce qu’elle a de plus terrible mais que, malgré ce regard et ce savoir là, il soit capable de se réinventer et de garder espoir, c’est un exemple très puissant qu’on peut espérer des jours meilleurs et qu’on peut être optimiste, l’idée aussi qu’on peut s’impliquer dans son environnement immédiat et que ça peut faire une différence. On a pas tous la même capacité de travail et la notoriété de Sebastião mais on peut tous changer des choses.

24I : Justement. Les photos de votre père montrent des réalités très dures, horribles. Mais elles sont aussi très belles. Il y a un débat autour de l’esthétisation de la violence. Dans le contexte qui est le nôtre, est-ce que vous pensez que l’artiste a une responsabilité, sociale, politique, esthétique ?
J. R. S. :
Je crois qu’il y a deux débats. Je vais les diviser tout de suite. Le fait d’utiliser le mot esthétisation implique beaucoup de choses. C’est un reproche qu’on a fait à Sebastião de faire de belles photos de gens en situation de souffrance. En extrapolant un peu, on est dans La société du spectacle, Guy Debord, l’idée qu’on va vendre du papier avec de la souffrance. C’est une critique juste qui parle de notre monde de la communication. Je vois Le Monde, Libé, Le Figaro qui font des enquêtes, des articles sur des choses terribles et la page d’après il y a de la pub pour des bikinis ou du nucléaire. C’est le monde dans lequel on vit. C’est bien de le critiquer, et cette critique est juste. Mais elle est injuste quand elle s’applique à Sebastião. Ce n’est pas quelqu’un qui va profiter des gens. Il n’arrive pas le matin pour repartir le soir, il s’investit vraiment, il crée des liens avec les gens qu’il rencontre, il a trouvé une fonction à sa photo, celle d’alerter. Et je pense que l’idée qu’il puisse profiter de ces gens là est invalidée. Faire le film et donner la parole à Sebastião, c’était aussi une façon de lui rendre justice parce que je pense que quand on entend les histoires et qu’on sent à quel point il est impliqué et qu’une relation d’apprentissage très humaine se crée, ça se voit.
Ensuite, la question du style. Tous les photographes, du plus mauvais au meilleur, au moment de prendre la photo réfléchissent à où ils vont mettre leur caméra, comment ils vont composer leur cadre, comment on va comprendre la photo et quand ils ont encore un peu plus de technique, ce qu’on va sentir des gens qui sont là. Sebastião, son grand talent, ce n’est pas le noir et blanc, ce n’est pas la composition, c’est qu’il crée une relation avec les gens et quand, à un moment donné, ça se noue, qu’il y a de l’empathie, il va mettre la caméra à un endroit où cette émotion va passer. C’est son talent. Et c’est ça en fait qu’il y a de si dur dans les photos de Sebastião, c’est qu’on est pas protégé de ça, il y a un lien qui se crée avec les personnes qui sont là et je pense que pour beaucoup de gens, ce lien avec des gens qui souffrent est très dur à vivre. Et en réalité, derrière cette critique, la raison pour laquelle on lui a collé ça, c’est ça la difficulté. Parce qu’on va dire la vérité, je ne connais pas un seul photographe qui essaie de faire une photo moche.

24I : Iriez-vous jusqu’à dire que l’art, qui permet une communication, un échange, aura permis cette communication entre vous et votre père ?
J. R. S. :
C’est marrant parce qu’il s’est passé quelque chose comme ça dans le film. Comme je disais, la première fois que je l’ai filmé pendant ses voyages, il a été très ému de voir mon regard et à moi, il m’est arrivé la même chose. Je pensais que j’allais découvrir Sebastião le photographe, mais en réalité, je voyais mon père, le même que j’avais à Paris, quelqu’un de très concentré, avec une carapace très grande, ému par ce qu’il voit mais pas vraiment capable de communiquer. Mais quand j’ai vu les images des interviews que Wim avait tournées, même si je connaissais très bien les images et les histoires, le voir avec le regard de quelqu’un d’autre m’a fait bouger un petit peu. On a monté à Berlin et quand je suis revenu à Paris ensuite et que j’ai revu mon père, il y avait quelque chose en moi qui avait changé. Plus comme un déclic que comme une évolution. On est devenus potes. Ça nous a vraiment rapprochés, à travers ces jeux de regards.

 

Propos recueillis par Helen Faradji lors des Rendez-Vous du Cinéma Français organisés par Unifrance, Paris, janvier 2015.

La bande-annonce du Sel de la Terre

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