Entrevue avec
Cédric Jimenez
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Rencontre avec le réalisateur de La French

    Romançant une histoire vraie et tourné à Marseille en 35mm, La French relate l’affrontement tragique dans les années 70 entre le juge du grand banditisme Pierre Michel et Gaëtan Zampa, mafieux tenant d’une main de fer la plus que mythique French Connection, responsable du trafic d’héroïne mondial. De l’inévitable référence à William Friedkin aux parti-pris de mise en scène ultra-fétichistes, de Jean Dujardin et Gilles Lellouche à l’utilisation d’archives télévisuelles et de souvenirs de famille véridiques, nous avons rencontré le réalisateur Cédric Jimenez (Aux yeux de tous).

24 Images : Pourquoi avoir voulu raconter cette histoire aujourd’hui ? Qu’est-ce qui résonne pour vous ?
Cédric Jimenez :
D’abord, c’est une histoire que je connais depuis très longtemps et que j’ai toujours voulu raconter. Je suis né et j’ai grandi à Marseille, mon père avait une boîte de nuit, il connaissait très bien la famille et le clan Zampa. Et quand le juge a été assassiné, ça a bousculé beaucoup de choses à Marseille, ça a été un choc. On en a beaucoup parlé, ce n’était pas banal. Et les souvenirs de ces discussions en famille, alors que j’étais enfant, m’ont marqué. Ensuite, pourquoi maintenant ? Il n’y a pas vraiment de message particulier. C’est plus que certainement, c’était pour moi le moment de le faire. J’ai rencontré le producteur qui a fait ce pari osé de le faire, puis les acteurs… C’est la rencontre de plusieurs éléments qui fait qu’un film, surtout aussi ambitieux et compliqué à faire en France, peut se faire. Mais si ça résonne un peu aujourd’hui, c’est peut-être parce que cette histoire nous rappelle qu’on vit dans une société qui a besoin de héros, d’hommes comme le juge Michel qui n’ont pas peur de bousculer les institutions, des conséquences. On l’a vu la semaine dernière (ndlr : cette entrevue a été réalisée une semaine après les attentats à Charlie Hebdo) avec ce message « On n’a pas peur »… Agir sans être motivé par la peur, c’est aujourd’hui important. Et le juge Michel représente bien ça.

24I : Quelles sont les parts de vrai et de fiction dans votre film ?
C. J. :
C’est difficile à quantifier ! 80 / 20 ? (rires) Non mais je crois que quand on veut raconter une histoire comme ça, c’est important de respecter les faits historiques et la vie des gens parce que malgré tout, ça reste un film historique, même si c’est un fait divers. Donc, tous les faits sont vrais, mais j’ai pris des libertés sur les personnages. Comme j’écris aussi, j’ai besoin d’avoir des éléments personnels à l’intérieur de ce que je fais, d’avoir mes propres interprétations et conclusions. Donc, j’ai pris des libertés sur la dimension intime de l’histoire, en complexifiant les personnalités des personnages, leurs psychologies, en amenant des nuances… Mais dans le déroulement des faits, le film est très fidèle à la réalité.

24I : Avez-vous rencontré les familles des protagonistes ?
C. J. :
La famille du juge Michel, non, parce qu’ils souhaitaient garder du recul par rapport au projet. En revanche, la famille Zampa, je les connais très bien depuis que je suis tout petit. Je les ai donc beaucoup côtoyé, surtout lors du film, notamment la femme qui est encore vivante et ses enfants. J’ai aussi rencontré énormément de proches des deux parties, des flics, des avocats, des procureurs, des gangsters, etc… J’ai recueilli le maximum de choses, contradictoires parfois, pour pouvoir après faire le tri et composer en adaptant l’histoire en raccordant, en donnant un arc dramaturgique. Et ce sont des choix qui ne sont pas faciles à faire : ils ont existé, ils existent et mon point de vue devait tout de même prendre le dessus ou en tout cas se marier avec leur vie. Je leur ai fait lire le scénario et montré le film le plus tôt possible. La famille Zampa a toujours très bien réagi, celle du juge s’est bizarrement réveillée le lendemain du jour de la sortie du film, ce que je n’ai pas très bien compris vu qu’ils avaient vu le film en juillet…

24I : Parmi les éléments du film, on peut remarquer une certaine ressemblance physique entre le juge et Zampa. Était-ce voulu ?
C. J. :
Au départ, non, même si le personnage du juge n’existe pas sans celui du mafieux et vice-versa. J’ai choisi Jean et Gilles pour leur capacité d’acteur à jouer beaucoup de choses différentes, les deux peuvent être à la fois charmants, durs, aller vers des émotions beaucoup plus noires, creuser des obsessions… Mais c’est vrai qu’à l’image, par leurs physiques, la façon dont ils sont habillés, ils se ressemblent. Je m’en suis rendu compte assez vite et j’en ai joué, parce que cet effet de miroir est intéressant. Mais ce n’était pas une volonté au départ.

24I : Pour vous, était-ce évident dès le début que Dujardin allait jouer le juge et Lellouche Zampa ?
C. J. :
Oui, oui, absolument. Je ne leur ai pas envoyé en disant « choisissez » ! Je ne les connaissais pas dans la vie, et c’est difficile à expliquer, c’est de l’ordre du ressenti, mais je voyais plus Jean comme cet homme plus terrien, réfléchi, une bête à sang-froid capable de craquer, mais sûr de ses idées et Gilles plus avec le côté méditarrénéen, l’idée d’un chaos maîtrisé, en plus d’avoir un physique proche de celui de Zampa. Et Jean, pour moi, c’est la figure du gentil. Ensuite, en les rencontrant, j’étais d’autant plus sûr de ce choix.

24I : Et comment avez-vous pensé à Céline Sallette pour jouer la femme du juge ?
C. J. :
Elle m’a supplié ! Non, ce n’est pas vrai. En fait, c’est la première personne a être venue sur le projet. Elle m’a dit oui avant même que j’ai commencé à écrire. On se connaissait un peu, elle est venue manger à la maison, je lui ai parlé du projet et elle a dit oui immédiatement ! Elle plane, Céline, mais dans le bon sens du terme.

24I : Même si c’est une histoire vraie, les références restent cinématographiques. Pourriez-vous parler de vos influences ?
C. J. :
C’est une famille de cinéma qu’on connaît tous très bien : le polar des années 70. Il y a eu beaucoup de très beaux et grands films. Mais il n’y a pas de référence particulière, plus une référence au genre en général : Scorsese, De Palma, Coppola, Verneuil, Clouzot, Sautet, le cinéma italien… C’est un mélange d’influences de cette famille que j’adore, qui fait partie de mon cinéma préféré, qui ressurgit par-ci par-là dans le film.

24I : Votre mise en scène est extrêmement fétichiste, mais on sent aussi que vous vous êtes vraiment permis toutes sortes de libertés. Pourriez-vous parler de vos parti-pris ?
C. J. :
Oui, je voulais d’abord éviter à tout prix qu’on vive cette histoire comme une histoire révolue. Je voulais que le spectateur la vive au présent, qu’il soit immergé dans le film de façon organique, pour qu’il soit un peu protagoniste, vive les émotions et situations en même temps que les personnages, qu’il ait le minimum de recul par rapport au film, d’où l’utilisation de la caméra à l’épaule, un traitement très proche. Et ensuite, je me suis fait plaisir, oui, parce qu’il y a des séquences qui nous tendent les mains quand on raconte comment la drogue transite, avec la musique et on se rappelle des Affranchis, on assume et on se dit « ben ouais, j’ai envie et pourquoi je ne le ferai pas ?! ». Mais en même temps, cette caméra portée m’appartient et j’avais vraiment envie de moi-même me plonger à l’intérieur de l’histoire, de voir le moins possible l’époque, sans anachronisme, et de vivre presque en direct.

24I : Et pourquoi le choix du 35mm ?
C. J. :
Pour cette même raison. Le 35 est beaucoup plus tolérant avec une caméra à l’épaule, le point va suivre alors qu’avec une caméra numérique, il faut être beaucoup plus cadré, le point est plus sensible parce qu’il y a beaucoup plus de définition. Et ça apporte aussi un côté organique, doux, enveloppant. Sans parler de l’esthétique, de la lumière… Le 35 permet vraiment quelque chose de beaucoup plus sauvage, improvisé, direct.

24I : La musique joue aussi un rôle très important dans votre mise en scène.
C. J. :
Oui, je savais que je voulais de la musique d’époque. Et même dans l’avancée du récit, qui commence en 75 et finit en 81, je voulais sentir l’évolution musicale jusqu’au disco et aux débuts de l’électro. Il y a eu des évidences, même déjà au scénario comme Bang Bang, et d’autres qui ont été découvertes plus tard, à la post-production. Ca a été très fun à faire. Parce que ce sont juste des morceaux qu’on aime, c’est une musique qui a du swing.

24I : Après la mort du juge, qui emmène le film vers une dimension tragique, il continue néanmoins en distillant une certaine amertume. Pourquoi ce mouvement ?
C. J. :
Parce que et le juge et Zampa sont des hommes et tous deux sont broyés par la machine. Un la met un peu en péril et l’autre pensait l’avoir tellement maîtrisée qu’il pensait ne rien avoir à en craindre, mais les deux sont broyés tout de même. C’est un discours assez pessimiste sur la politique, effectivement. C’est un peu comme la guerre, les armées s’affrontent, mais ensuite ? Et la corruption fait partie de cette machine, du système politique en général. On sait bien qu’il n’y a pas un homme politique qui arrive au pouvoir avec énormément de concessions. C’est ce qui est critiqué : Garnier-Deferre a géré Marseille comme il le pouvait, je ne l’incrimine pas, mais je ne dis pas que c’est l’homme le plus courageux du monde non plus ! Quand il a fallu aller d’un côté, il y est allé, et l’inverse est vrai aussi. Il a géré tout cela politiquement, d’où l’horrible expression « c’est une gestion politique » alors qu’en réalité, ce sont des arrangements pour que rien ne bouge trop, sans prise de position. Ce n’est pas un secret de toutes façons, son premier métier a été avocat des frères Guerrini, il était gentiment réputé pour ne pas être le plus honnête de tous ! Disons qu’il a tiré le meilleur parti de cette histoire et a éteint ce qui pouvait lui causer problème. Comme l’aurait fait n’importe quel autre homme politique…

24I: Pour Zampa, les choses se finissent mal aussi, mais vous ne l’évoquez pas.
C. J.:
Il s’est suicidé dans sa cellule trois ans après y être entré. Mais ce que je voulais raconter, c’était l’histoire du juge et que dans cette histoire, avec cette perspective, l’arrestation de Zampa signifie sa mort et la fin de l’histoire du juge.

24I : Pourquoi avoir choisi ce titre ?
C. J. :
C’était évident mais en même temps dangereux. Évidemment, on me demande très souvent si c’est un remake du film de William Friedkin, mais non ! Quand on voit le film, j’espère qu’on le voit. Mais pour moi c’était un titre logique, parce que le juge Michel est celui qui a mis fin à la French Connection. Bon, je sais bien que ça induit une comparaison avec le Friedkin, mais évidemment que c’est moins bon, sans déconner ! Si c’était mieux que le Friedkin, j’aurais fait ma partie et j’arrêterais le cinéma ! Mais je ne crois pas que ce soit comparable, en fait. 2001, l’Odyssée de l’espace, c’est mieux aussi (rires) !

24I : Au-delà de l’histoire qui le commandait, qu’est-ce que vous aimez du genre du polar ?
C. J. :
C’est un truc de goût. Ce sont les films avec lesquels j’ai grandi, les films que j’aime voir… J’ai certainement aussi une nature un peu nerveuse, un peu en colère, si je prends la parole pour dire quelque chose d’important, ce sera via un coup de gueule et pas pour faire rire. J’estime que les gens ne pleurent pas assez, qu’ils ne s’indignent pas assez. Ils veulent rire, je comprends, mais moi, si je dois consacrer 2 ans de ma vie à essayer de dire quelque chose, ça ne peut pas être pour faire rire. C’est personnel. Mes amis Nakache et Toledano, eux, pensent que c’est hyper-important de faire rire, que c’est un cadeau à faire aux gens et je le comprends. Mais faire un film, c’est y consacrer 2, 3, 4 ans de sa vie. Alors, à quoi on les donne, ces années ? Qu’est-ce qui va nous faire tenir aussi longtemps ? C’est comme partir en couple. C’est facile d’être amoureux 48h, d’aller à l’hôtel et de faire le con, mais dire dans 3 ans, on sera encore ensemble dans le même appartement, ça l’est moins. Quand on fait un film, c’est un peu ce deal-là qu’on fait avec soi-même. Il faut être honnête, convaincu, passionné, et pouvoir s’imaginer l’être dans 3 ans. Et moi, pour l’instant, j’ai envie que ce que je fais puisse bousculer un peu, de montrer un homme courageux qui force à l’admiration. Là, je prépare un film très dur sur la seconde guerre mondiale qui se passe à Prague parce que je trouve ça important de ne jamais oublier ce que l’homme est capable de faire. Je suis effaré par la capacité qu’ont les hommes à tuer et je me sens capable de donner 3 ans de ma vie à obséder là-dessus parce que c’est important et qu’il faut, je pense, le dire.

 

Propos recueillis par Helen Faradji lors d’une table ronde durant les Rendez-Vous du Cinéma Français organisés par Unifrance, Paris, janvier 2015.

La bande-annonce de La French

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