Entrevue avec
Philippe Faucon
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Rencontre avec le réalisateur de Fatima

    Portrait d’une femme-courage, d’une mère exemplaire, Fatima, révélé à la dernière Quinzaine des Réalisateurs, est de ces films qui restaurent notre foi rapiécée en l’humanité. Simple, beau, touchant, il ne s’embarrasse pas d’artifices pour rapidement dire l’essentiel. Nous avons pu nous entretenir avec son réalisateur, Philippe Faucon.

24 Images : Lors de différentes entrevues, vous avez souvent dit vous intéresser surtout à des personnages habituellement absents des écrans. Est-ce que pour vous le cinéma a cette vocation politique ?
Philippe Faucon :
oui, parce que le cinéma devrait pouvoir rendre compte de l’entier du monde et de la société et pas seulement d’une petite partie, et pas seulement non plus de personnages et de réalités qui sont constamment représentés. Oui, moi, ça me paraît important.

24I : Ça correspond d’une autre façon à cette idée que le cinéma doit « rendre visible l’invisible »
P. F. :
Oui ! En tout cas d’emmener le spectateur vers des réflexions et des regards qui ne sont pas toujours la reproduction de mêmes choses et de l’emmener en dehors des sentiers habituels et rebattus. Comme ça, on peut l’emmener à avoir un regard vers ce vers quoi il ne porte pas de regard, par croyance qu’il n’y a pas nécessité de s’arrêter sur certaines questions, certaines réalités, certains personnages.

24I : On a l’impression, en voyant Fatima, qu’esthétiquement, c’est peut-être la même chose : se mettre à côté de choix esthétiques dominants, habituels.
P. F. :
Ce n’est pas forcément motivé par la seule raison de ne pas faire comme les autres, mais en effet, je trouve que souvent, au cinéma, l’agitation a remplacé l’attention. On croit qu’il faut que ça soit trépidant, trépignant pour que le spectateur reste dans le film et cette croyance, quelque fois, parasite l’attention. Moi, je trouve qu’avoir une caméra ou un filmage dynamique, c’est intéressant dans certaines situations quand elles l’appellent, mais quelque fois, quand la nécessité est de s’arrêter et de se poser, je trouve qu’il ne faut pas refuser de le faire. Et ne pas croire qu’il faut introduire artificiellement de la dynamique quand il y a au contraire une nécessité d’une attention posée.

24I : La mise en scène de Fatima, justement, frappe par son calme, sa douceur. Pourriez-vous parler de vos parti-pris formels ?
P. F. :
Les parti-pris sont ceux qui permettaient de favoriser la rencontre entre le personnage et l’interprète vivant qui allait le jouer. À plus fortes raisons, quand il s’agit de non-professionnels ou de très jeunes interprètes, j’essaie de faire en sorte de ne pas entraver le jeu, de ne pas l’étouffer par une mise en place trop compliquée, par des plans qui nécessiteraient une trop longue installation de lumières, de machinerie et qui obligeraient les comédiens à une attente qui éteindrait leur énergie, leur vitalité. J’essaie donc de favoriser des plans simples qui ne briment pas le jeu mais qui au contraire lui permettent de se maintenir dans son énergie quand on change de plan et qu’ainsi le jeu puisse vivre et se prolonger d’un plan à l’autre. Au centre de ces parti-pris, il y a vraiment l’interprète, l’acteur. Ça ne m’intéresse pas de faire de la mise en scène qui se donne à voir ou de la mise en scène pour de la mise en scène. Ce qui m’intéresse, c’est de faire en sorte que le jeu vive. J’essaie donc de trouver l’axe, le cadre, l’angle de prise de vue qui vont mettre le mieux en valeur le personnage et le comédien, qui vont le plus révéler le jeu à l’écran.

24I : C’est un livre de témoignages réels qui vous a inspiré le personnage de Fatima. Vous auriez pu opter pour un documentaire, qu’est-ce qui vous a fait penser qu’il y avait là un personnage de fiction ?
P. F. :
Il y avait quelque chose qui s’entendait dans ce livre qui me paraissait une matière possible à une histoire et c’était un rapport de générations, de mère à fille, entre une mère venue d’ailleurs et des filles nées et grandies en France et quelque chose entre elles qui avait installé une séparation par la langue. Il y avait trois personnages qui se trouvaient vivre dans des univers linguistiques et des codes et des repères culturels et sociétaux différents. Bien sûr, on aurait pu aussi l’aborder par le documentaire mais là, la fiction me paraissait pouvoir permettre d’écrire des choses que quelque fois les gens n’arrivent pas à exprimer. J’avais l’impression qu’il y avait matière à fiction parce qu’il y avait une approche, une découverte de personnages entre eux.

24I : Et comment avez-vous trouvé Soria Zeroual qui interprète Fatima et qui est proprement incroyable ?
P. F. :
La difficulté de ce casting, c’était que le rôle principal était une femme qui ne parle pas bien français. Ça, c’est à mon avis quelque chose qui est très difficile à jouer, même pour une comédienne de grand talent. C’est très difficile d’approcher de façon juste, intime, la façon de parler de quelqu’un qui ne parle pas bien le français quand soi-même on le parle bien. Ça va s’entendre, ça va avoir l’air faux. Et il y a le risque même que ça caricature le personnage. On a tout de même fait des essais dans ce sens avec des comédiennes de métier. Mais ces essais n’ont pas été convaincants, de l’avis même des intéressées. Et à un moment, on a réalisé qu’il fallait qu’on cherche du côté d’une interprète qui soit vraiment dans cette situation. Ca voulait dire une inconnue et une non-professionnelle. On a cherché longtemps, en s’adressant à des associations de femmes dans des quartiers, en faisant des essais avec les femmes qui se présentaient et on s’est retrouvé devant une autre difficulté, parce que ce n’est pas un rôle à la portée de n’importe quelle non-professionnelle. Les tentatives restaient maladroites, amateures. Jusqu’au jour où on a rencontré Soria qui, elle, avait quelque chose en plus, une proximité avec le personnage, une connaissance de cette situation par sa vie réelle mais aussi une capacité très sensible à trouver chez elle les moyens très justes de faire vivre ce qu’il fallait faire vivre. Elle a une intelligence de ressenti, une intuition et une capacité de concentration qui font qu’elle est capable de rassembler ses moyens pour être dans une justesse de jeu très étonnante, même dans des situations très différentes, de colère ou de complicité. Elle avait ça en plus, un engagement, un désir d’arriver, de trouver et une grande capacité d’écoute qui ont fait, qu’avec du travail, elle a pu faire des choses assez belles et faire vivre le personnage dans une situation qui n’est pas simple.

24I : Il n’y a aucune complaisance dans le film, mais nous sommes en totale empathie avec elle. Vous nous la faites aimer. Comment avez-vous trouvé la distance pour la regarder ?
P. F. :
En refusant toutes les facilités habituelles, la démagogie, l’indiscrétion, etc. En étant attentif à ce qu’elle avait d’authentique, de beau, de riche et qu’elle pouvait apporter au personnage et en étant attentif aux points de rencontre qu’il pouvait y avoir entre elle et le personnage pour que ça puisse prendre vie à l’écran, plutôt que de rester dans des stéréotypes ou des choses plus convenues.

24I : Quel est le cinéma que vous aimez ?
P. F. :
C’est un cinéma qui est capable d’avoir un regard sur le monde et ses réalités qui va plus loin, qui dépasse les choses un peu enfermées dans des habitudes de représentation, qui est capable de voir un peu plus loin et profondément.

24I : Je vous demandais ça car même si en terme de sujet, ça n’a rien à voir, votre film m’a fait penser à du Mike Leigh.
P. F. :
Ah oui, bien sûr, c’est un cinéma que j’aime beaucoup. C’est quelqu’un qui, dans ce qu’il a fait de plus réussi, est capable de faire exister des personnages avec une vraie densité humaine et qui a une capacité à dire quelque chose de plus profond que les représentations habituelles, et avec une grande simplicité, sans jamais chercher à faire de l’épate.

24I : Le récit de Fatima aborde beaucoup de grandes questions sociales, politiques, contemporaines. Quels étaient les principaux écueils pour vous ?
P. F. :
Ce que je ne veux pas faire, c’est oublier le personnage au détriment d’une intention de démontrer. On peut toujours avoir l’intention de dire quelque chose avec un film mais je crois qu’on ne peut y arriver qu’à la condition de réellement faire exister un personnage, charnellement, à l’écran, avec sa complexité, sa profondeur, sa densité. C’est ce qui est le plus important : donner vie fortement, réellement, au personnage à travers le travail que l’on fait avec l’interprète pour aller au-delà d’une intention démonstrative. Il faut que le personnage ait quelque chose d’un peu plus intéressant que d’être simplement le support d’un message. Il faut que le spectateur ait l’impression d’être en face de quelqu’un plutôt que celle qu’on cherche à lui asséner quelque chose.

24I : Dans un contexte comme le nôtre, où l’exclusion et le racisme sont de véritables problématiques, Fatima semble très apaisant. Avez-vous le sentiment que le cinéma peut aider à vivre ensemble ?
P. F. :
Il peut y contribuer, je crois. Et même si ce n’est que pour une toute partie, c’est important. Il peut faire en sorte qu’un spectateur sorte d’un film avec quelque chose d’un peu changé dans son regard, dans sa réflexion et dans son rapport au monde et aux autres. C’est déjà beaucoup de gagné. Ça veut dire que le cinéma peut faire évoluer un spectateur et le sortir d’un enfermement de pensées et de préjugés qui le sclérosent.

24I : Vous, quel film a eu cet effet sur vous ?
P. F. :
Il y en a beaucoup ! Mais je crois qu’il y a des films qui m’ont réellement fait avancer, qui m’ont permis d’avoir un regard et une pensée qui se libèrent et respirent au lieu de se racornir.

Propos recueillis par Helen Faradji le 2 novembre 2015.

 

La bande-annonce de Fatima

 

À noter, Fatima prendra l'affiche courant janvier 2016 à Montréal.

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