Revue
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Les archipels de la création

Revue No150

Éditorial

par Marie-Claude Loiselle

Ceux qui font des films, créent, écrivent sur les œuvres pour en recueillir l’éclat ou en prolonger la résonance ont besoin des signes de reconnaissance que leur envoie le public, bien sûr, mais aussi les autres créateurs avec qui se tisse un réseau d’échanges et d’interactions qui agit comme un stimulant. Mais ces communautés de créateurs peuvent-elles encore se former aujourd’hui selon le seul ancrage territorial ou alors se constituent-elles à un autre niveau, beaucoup plus souterrain, là où les communautés dispersées se rassemblent en archipels, selon la pensée si riche de promesses de l’écrivain martiniquais Édouard Glissant ?

Il ne s’agit pas pour notre part de succomber à l’idée d’un renoncement à toute appartenance à un lieu, ni à celle selon laquelle l’universalité des œuvres ne serait possible qu’au prix d’un effacement de tout caractère identitaire distinctif, c’est-à-dire en se plaçant au-dessus des codes qui définissent une culture. Un créateur est toujours de quelque part, d’un lieu et d’un temps, et il ne peut y échapper sans amoindrir la portée de la voix qui lui est propre. Nul besoin de réduire les signes culturels présents dans une œuvre pour être compris de tous, et nul besoin non plus de tout comprendre de cette œuvre pour se sentir interpellé, bouleversé par elle. Les plus remarquables d’entre elles sont d’ailleurs celles qui savent préserver une part importante de mystère, nous tenant indécis au bord du sens qu’elles recèlent. Ainsi en est-il aussi bien de l’art rupestre que de tant de créations ayant traversé les décennies, les siècles, sinon les millénaires, tout en continuant à nous émouvoir aussi vivement.

Dans le domaine du cinéma, la question du lien qui unit celui qui crée et celui qui reçoit est aujourd’hui plus lourde et complexe que jamais, à l’heure où, un peu partout, le public des films qui sortent des voies déjà tracées s’étiole – films souvent présentés à Montréal devant des salles presque vides alors qu’on ne cesse de déplorer une absence de plus en plus grande de ce type d’œuvres sur nos écrans1 –, et que les lieux mêmes pour les voir sont de moins en moins nombreux. C’est cette question-là que la grande majorité des cinéastes un peu partout dans le monde doivent aujourd’hui affronter, même s’ils voudraient bien pouvoir s’y soustraire, comme en témoigne le cinéaste camerounais Jean-Marie Teno dans les pages qui suivent, préoccupé par la fermeture des salles de cinéma en Afrique et la difficulté d’avoir accès aux œuvres. Au-delà de toutes les promesses que semble représenter la diffusion des films par le biais d’Internet, on peut supposer que le désir que le cinéma demeure une expérience collective ne s’évanouira pas et que la pénurie de lieux officiels fera naître une constellation d’autres lieux plus ou moins clandestins comme il commence déjà à en émerger dans les grandes et moins grandes villes du monde. Ces initiatives ne résolvent pas tout, loin de là, et le problème demeure entier face à la quantité ahurissante de films qui voient le jour chaque année et à un public qui se fragmente de plus en plus en îlots autarciques. Cela ramène de nouveau à l’avant-plan la difficulté qu’une relation se noue entre ces îlots dispersés de spectateurs – existant bien loin du rivage où se tient cette autre figure de plus en plus autarcique, le créateur –, mais aussi celle d’établir une relation entre les créateurs eux-mêmes. Au-delà de ces fossés qui se creusent, et surtout au-delà de toute illusion de « communauté virtuelle » dont notre époque fait grand bruit, cette très belle idée d’archipels proposée par Édouard Glissant ouvre tout à coup sur une autre manière de concevoir la communauté aujourd’hui, manière poétique et utopique, certes, mais qui ménage une percée libératrice dans nos forteresses solitaires. L’idée d’archipel telle qu’envisagée par ce poète visionnaire agit même comme un antidote à la froideur du virtuel – froideur qui exclut la possibilité même du rapprochement et confine plutôt à un « individualisme collectif ». C’est que Glissant s’intéresse avant tout au nœud vivant de la relation et du partage en établissant un système de liaisons sous-marines entre les îles, îles qui sont autant de lieux identitaires uniques qui appellent à entrer en relation entre eux pour s’influencer, se transformer, se renforcer les uns les autres. Il désigne évidemment les cultures, les pays, les continents, qui doivent pouvoir communiquer sans se phagocyter, mais on aurait envie d’appliquer cette vision relationnelle du monde à tous ces liens possibles entre les créateurs ou entre ceux qui reçoivent les œuvres en les envisageant comme des espaces ouverts sur différentes façon de prendre racine dans le monde. Glissant voit d’ailleurs ce lien secret permettant de réunir les îles en archipels comme un rhizome, cette racine qui chemine, invisible, à la rencontre d’une autre racine. Ainsi, dit-il que « c’est le rhizome de tous les lieux qui fait la totalité »2, abolissant l’idée de racine unique isolée dans sa solitude. Cet isolement apparaît d’autant plus intenable aujourd’hui que les affinités, les visions et les sensibilités communes se forment moins que jamais à l’intérieur des territoires culturels, mais plutôt d’une manière ouverte. C’est ce qui fait qu’on peut se sentir autant, sinon parfois davantage, en affinité avec la façon particulière d’aborder le réel ou de plonger dans l’imaginaire d’un cinéaste ou d’un écrivain iranien, coréen, espagnol ou mauritanien qu’avec celle d’un artiste de son propre pays.

Cette vision poétique de Glissant n’indique pas, bien sûr, comment ces archipels rêvés peuvent rendre concrètement possible une rencontre, un « entretien infini » (Blanchot) entre les artistes, les œuvres et leur public, mais à partir du moment où elle prend forme dans la pensée des créateurs et des spectateurs, naît déjà la promesse de relations et de lieux de partage à inventer. Cette aspiration permet que des territoires de création insulaires puissent communiquer à travers des œuvres pour lesquelles nous devons tous imaginer de nouveaux modes d’existence, de nouvelles manières de circuler et d’être vues. Et c’est bien parce que nous croyons pouvoir participer un peu à l’existence d’un de ces archipels que nous continuons à porter, envers et contre tout, une revue comme 24 images, qui tient l’un des phares de cet archipel depuis maintenant… 150 numéros !

1. Voir sur notre site le Premier plan du 28 octobre 2010 de Bruno Dequen « Alerte générale ».

2. Traité du Tout-Monde, Gallimard, 1997, p. 177

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