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Le pays d'Arthur Lamothe

Revue No132

Éditorial

Penser les images et le monde 

par Marie-Claude Loiselle

Dans ce monde composé de sociétés éclatées où nous vivons, comment faire pour sortir de l’isolement les cinéastes, les créateurs et tous ceux qui refusent de voir le cinéma comme un objet de consommation courante, le considérant plutôt comme un acte de création devant être partagé, éprouvé, prolongé par un public ? Comment établir ce lien avec les destinataires des œuvres, afin que celles-ci puissent exister grâce à l’impulsion que seul ce lien peut faire naître ? Cela revient essentiellement non pas à se demander comment permettre aux films de faire leur place dans les médias, mais plutôt comment y parvenir en dehors (ou au-delà) de la ronde de la mise en marché qui balise tous les chemins d’accès, afin de rendre chaque réalisation facilement classifiable, nivelant toute aspérité, tout sens ténu ; bref, gommant tout ce qui pourrait ouvrir notre regard à ce que l’œuvre porte d’unique ?

Face à cette réalité – qui touche la majeure partie de la communauté du cinéma, qu’elle soit de ce côté de l’Atlantique ou de l’autre –, le critique et essayiste belge Patrick Leboutte a décidé de prendre le taureau par les cornes et de lancer, chez lui, un appel à la discussion à tous les gens du milieu : cinéastes, techniciens, spectateurs et tous ceux qui souhaitent « penser les images et le monde conjointement, à partir de ce qui nous réunit : le geste documentaire, le geste cinématographique entendu comme geste artistique »1. Des rencontres, dont la première a eu lieu le 29 mars dernier, se tiendront donc une fois par mois et auront pour but de créer une émulation en permettant aux idées de circuler. Ces occasions d’échanger se veulent ouvertes à tous ceux qui envisagent « le cinéma comme une utopie concrète, réaliste, partageable, applicable tout de suite et en tous lieux, d’où bâtir et refonder parce qu’il reste le siège d’un geste qui transforme, créateur d’espaces communs. » Or les espaces communs, si précieux, sont précisément ce qui fait le plus défaut à ce vaste pan du cinéma, aujourd’hui largement majoritaire, comme le rappelle Leboutte, produit et diffusé hors des voies classiques de l’industrie.

Si on reconnaît dans les propos de l’auteur de cet appel à tous une volonté candide de sauver les œuvres de la « fossilisation » qu’engendre le phénomène des sorties en salles hebdomadaires, qui condamne les films à une obsolescence rapide, cette méfiance plus que centenaire à l’égard des musées et réseaux officiels de diffusion – « plaisir retrouvé du salon des refusés », annonce-t-il –, bien que parfaitement justifiable, ne doit pas non plus être un encouragement à laisser entièrement le champ libre aux images standardisées telles qu’usinées pour répondre aux lois du marché. Cet appel au rassemblement – qui apparaît de façon positive comme un des signes du nouvel équilibre que pourrait acquérir progressivement le monde du cinéma (au sens large) en pleine mutation – ne doit surtout pas conduire à la création d’une sorte de voie d’évitement, qui ne ferait qu’accentuer la polarisation actuelle de la société (ceux qui ont accès à la culture et ceux qui ne l’ont pas, la classe privilégiée et les classes moins favorisées, etc.), en retirant d’emblée au cinéma hors normes la possibilité d’exister aussi dans les lieux de diffusion traditionnels. Car le spectre le plus menaçant pour l’avenir est moins la disparition du cinéma en tant qu’art, ou même la difficulté de le diffuser – malgré le problème d’accessibilité bien réel qui se pose –, qu’une uniformisation toujours plus marquée des images qui occupent l’espace public ouvert au plus grand nombre. C’est là que se situe la perspective véritablement alarmante.

Mais plus profondément, le malaise que notre collègue belge met en lumière découle en premier lieu du déséquilibre qui s’est rapidement installé entre les productions mainstream, devenues aujourd’hui minoritaires bien qu’elles monopolisent le devant de la scène, et les films «horscircuit»,majoritaire set pourtant totalement marginaux :lettres ou journaux filmés, films-essais, œuvres inclassables qui effacent les frontières entre fiction et documentaire. Les voies sont multiples et la plupart de ces réalisations circulent dans des circuits qui ne cessent de se diversifier et d’évoluer, mais y circulent comme des électrons libres en orbite, sans rapport entre elles et entre ceux qui les ont conçues. D’où le problème de taille que rencontre une revue comme la nôtre : d’une part, pouvoir repérer ces œuvres, innombrables, qui voient le jour un peu partout dans le monde à l’écart du système de production officiel, afin de rendre compte des propositions les plus intéressantes et singulières et, d’autre part, que ces œuvres soient accessibles à nos lecteurs.

En somme, si l’on peut voir comme une bonne nouvelle le fait que les films ne soient plus les otages des réseaux commerciaux de diffusion, il faut tout faire pour éviter que les créateurs se rabattent dans la marge « officielle » d’un réseau parallèle fermé sur lui-même. Cette dissémination créatrice dont rêve Leboutte, fort stimulante a priori, doit avant tout permettre de faire exploser cette marge en en repoussant les frontières, tout en servant de source d’inspiration à d’autres initiatives semblables, ici et ailleurs. L’urgence de créer des liens autour de toutes ces œuvres qui constituent, par essence, des actes d’ouverture au monde et à ce que l’art peut contribuer à faire circuler, apparaît comme une évidence. On peut surtout espérer que ces liens se nouent au-delà des communautés nationales, mais également au-delà du temps, par la nécessité de se reconnaître dans ceux qui nous ont ouvert la voie. « Pour croire davantage en nous, écrit Leboutte, nous avons besoin de filiations, de généalogie, de soubassements, de nous convaincre surtout […] que nous sommes les héritiers d’une autre histoire du cinéma, non industrielle, toujours à construire […] ». Comment alors ne pas se réjouir du choix du film projeté lors de la première rencontre de mars, y percevant à la fois une reconnaissance de cette filiation et une main tendue vers nous, de l’autre côté de l’Atlantique ? Ainsi, ce film « inaugural » était Le règne du jour de Pierre Perrault, ainsi qu’un extrait d’une autre réalisation de Perrault (et Brault), Pour la suite du monde : un titre, ouvert à l’espoir, qui est déjà en soi tout un programme…

1. On peut lire cette lettre sur notre site au www.revue24images.com

 

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