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Court métrage Québec

Revue No131

Éditorial

Radicalité, dites-vous ?

par Marie-Claude Loiselle

Les grands chocs arrivent si peu souvent au cinéma qu’on aimerait partager de telles expériences, précieuses, magistrales, avec le plus de gens possible. Il y a bien sûr de bons films; il existe aussi de grands films, des films profonds, des films singuliers, d’autres émouvants ou stimulants, mais très rares sont ceux capables de produire en nous l’émotion éprouvée par quelques-uns des spectateurs qui ont pu voir à ce jour le plus récent film de Pedro Costa, En avant, jeunesse ! 1. Il s’agit là d’un de ces objets irradiants qui nous hantent pendant des mois, des années et demeurent des jalons dans notre mémoire et notre compréhension du monde.

Au moment de dresser le bilan de l’année cinématographique 2006 (voir notre palmarès à la page 59), nous reviennent à l’esprit plus crûment encore l’accueil fait à cette œuvre lors de sa présentation en compétition officielle au Festival de Cannes – arène la plus impitoyable pour un film qui demande une totale disponibilité –, puis le sort qui semble s’acharner contre lui, alors que sa sortie en France, prévue pour le 24 janvier, a été annulée2. Que certains aient remis en cause la présence dans un lieu aussi étourdissant que Cannes d’une réalisation assurément exigeante pour le spectateur, cela s’entend. Mais que plusieurs en aient profité pour l’affliger des plus cinglantes attaques, taxant son auteur de mépris envers le public, laissant cette idée se répandre comme une traînée de poudre, voilà qui dépasse l’entendement et dénote un rétrécissement du champ de ce qui, en culture, est socialement acceptable.

Bien davantage que ce qui pourrait être considéré comme une erreur de jugement (qui n’en fait pas ?), ce qui attriste surtout dans ces «accusations» intempestives, c’est l’affirmation collective et satisfaite d’un manque de sensibilité à l’égard du travail d’un cinéaste qui, lui, fait preuve d’une sensibilité exacerbée dans son rapport à ceux qu’il filme. Si ce rapport à l’autre est porté par des choix formels d’une force expressive exceptionnelle, nous sommes pourtant bien loin, dans En avant, jeunesse !, d’une recherche conceptuelle hermétique. Costa a travaillé de façon soutenue pendant deux ans avec ceux qui interprètent à peu de chose près leur propre rôle dans le film : Ventura, l’immigrant cap-verdien et tous ses « enfants » du quartier de Fontainhas en banlieue de Lisbonne relocalisés dans des tours de HLM, dont Vanda, l’ex-héroïnomane de Dans la chambre de Vanda, le précédent film du réalisateur, qui survit aujourd’hui grâce à la méthadone. À ceux qui d’ailleurs envisageront le film en termes de « création », Costa préférera parler de « rencontres », et c’est bien de cela qu’il s’agit. Pour lui, et pour nous... Le cinéaste aime profondément les gens qu’il filme, c’est une évidence. Comment ne pas être sensible à cela ? Depuis dix ans, il voyait rôder dans les lieux où il a tourné Ossos (1997) puis Dans la chambre de Vanda (2000) ce Ventura qu’il a cru longtemps inaccessible, homme étrange et solitaire avec qui il a peu à peu établi des liens jusqu’à plonger dans cette aventure intense de En avant, jeunesse ! ; Ventura deviendra non seulement le personnage principal du film, mais le collaborateur et complice de Costa. Ensemble, ils ont tourné parfois jusqu’à 80 prises d’une même scène, recommençant inlassablement, cherchant la manière la plus juste d’exprimer ce que vivent ces marginaux de l’Europe, pétris par leurs misères, leurs souvenirs, dépossédés de tout. Dans quel film s’est-on approché d’aussi près, a-t-on plongé aussi profondément dans la condition immigrante, faisant sentir le poids physique et mental du déracinement ? Chaque clair-obscur qui enserre Ventura nous fait éprouver ce poids, tout comme les ciels de plomb qui se découpent derrière les tours flambant neuves, d’une blancheur immaculée, et les mots, qui ont ici à certains moments toute leur charge de trivialité, à d’autres de poésie (pensons à cette si belle et obsédante lettre à la femme aimée, cent fois répétée). Un cinéaste qui consacre sa vie à ces gens et qui, malgré la misère et l’absence d’un espoir tangible pour eux, croit encore à une fraternité humaine, à l’importance d’une communauté qui survit envers et contre tout, un tel cinéaste pourrait-il faire exister ces images sans avoir à cœur de nous transmettre quelque chose ?

Et qu’est-ce qu’un plan de plusieurs minutes lorsque deux personnes existent ensemble dans ce plan, indissociable de leur vie, et que ce plan devient le meilleur moyen de communiquer un état, de nous faire partager avec eux cette durée ? La fiction pure peut-elle approcher autant de la vérité que Costa y est parvenu en travaillant jour après jour avec les habitants d’un quartier qu’il a fait sien? Devant cette vérité et cette justesse, émergées d’une compréhension profonde de ce qui est filmé, le fameux mot « radicalité » – mot passe-partout qui sert à classer tous ces films dont on ne sait que dire et qui exigent une attention soutenue – perd son sens. Nul besoin d’être initié à quelque code savant du cinéma pour être ému par ces hommes et cette femme, Vanda, et se demander, longtemps encore après avoir vu le film, ce qu’ils deviennent tous. Vous irez d’ailleurs parler de radicalité à Ventura, à Vanda, à Lento, qui ont travaillé à donner au film la puissance formelle et la densité émotive qu’il a trouvées ; c’est ce langage-là qu’ils ne comprendront pas. Quoi de plus affligeant et de plus triste pour un artiste qui croit à la force expressive du cinéma et à ce que celui-ci rend possible – entre autres de pouvoir être partie prenante de la société et du monde dans lequel nous vivons–que de se faire dire : « Ce que tu nous montres ne nous regarde pas ». Mais comment parvenir à passer outre ce public repu, gavé d’images, qui ne sait plus distinguer au milieu de tous les produits fabriqués, du tout-venant de la société du spectacle, le formidable acte de foi d’un cinéaste tout entier dévoué à ceux qu’il filme et qu’il aime ? En courant voir de tels films, si rares, lorsqu’ils se présentent à nous.

1. Il a été présenté une seule fois à Montréal lors du Festival du nouveau cinéma, un lundi à 13 h (!) à l’Impérial, devant une salle clairsemée.

2. Sortie annulée puis reprogrammée le 21 mars prochain après sa diffusion sur Arte, coproducteur du film. À cela s’ajoute le refus du CNC (Centre national de la cinématographie) d’aider le film en distribution.

Québec Court, une compilation de courts-métrages contemporains 

Les jours, Maxime Giroux
L’air de rien, Frédérick Pelletier
Petit Dimanche, Nicolas Roy
Le petit oiseau va sortir, Samer Najari
Les eaux mortes, Guy Edoin
Une chapelle Blanche, Simon Lavoie

Table des matières (PDF)

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