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Cinéastes Invités

Au coeur de la forêt

par Samuel Matteau

au coeur de la forêt
j’ai le souffle coupé
mon corps se raidit
mes jambes s’enracinent

un craquement
puis un autre
derrière l’arbre
dans l’ombre
je le ressens
il s’approche

sa gluante présence
dans mon cou
je tombe par terre
il s’immisce délicatement en moi
par les yeux
les oreilles
la bouche
Je m’abandonne à lui
silencieux
il a gagné

le doute m’a conquis.

Il était pourtant toujours là, aux abords, comme la bête qu’on dompte à force de patience et de fermeté. Le premier tiers du tournage s’était passablement bien déroulé à Québec. Ce fut une fois à Saint-Sylvestre au Mont Radar que la contamination a eu lieu. Une ancienne tour de contrôle militaire érigée au sommet d’une montagne durant la guerre froide. Cet endroit stratégique avait comme objectif la surveillance aérienne de la région et de l’entrée du fleuve à Québec par crainte d’une invasion soviétique. En plus du poste de communication principal, la montagne abrite des bunkers antinucléaires. Aujourd’hui en ruine, elle offre aux curieux les vestiges d’une époque révolue. De vastes espaces de bétons humides et les traces énigmatiques des installations d’antan. Un endroit parfait pour le film.

Était-ce la fatigue accumulée d’un tournage exigeant ? Était-ce mon corps lourd de nuits froides à combattre l’humidité sadique d’un hiver qui ne finissait pas d’arriver ? Un frette si pernicieux qu’il pouvait s’infiltrer à l’intérieur de la plus ambitieuse des combinaisons hivernales. Était-ce l’accumulation d’une succession de deuils, de coupures et de changements au scénario ? Était-ce simplement moi ?

Je suis tombé dans le piège
j’ai douté, de tout.

En déroute sur le plateau, j’étais perdu dans mon décor et confus d’une histoire dont je doutais de la teneur. J’étais profondément habité par une chose noire et gluante qui empoisonnait toute pensée, qui tuait les perspectives lumineuses. À l’intérieur j’étais captif de la forêt, à l’extérieur prisonnier d’un bunker gigantesque à la cime d’une montagne. Il n’y avait aucun répit. 3-4 jours de nuits blanches, de cigarettes et de vertige. Un ébranlement radical dans la façon de percevoir la réalité. En rupture avec mes croyances, mes acquis, moi-même. Face à mes propres faiblesses, mes propres démons. Je croyais contrôler mon film…mais c’est lui qui me domptait. Il m’a propulsé dans des territoires obscurs. Il me construisait, il m’observait. J’avais littéralement le souffle coupé. Je ne pouvais qu’expirer, l’inspiration était défaillante. J’essayais bien que mal de remonter à la surface, impossible. Il y avait toujours des vagues de pensées noires qui se heurtaient dans mon esprit. Une expérience terrifiante…

mais nécessaire !

Le réflexe naturel est de résister, de combattre ou d’essayer de s’en débarrasser. J’avais tout faux. Je m’étais laissé contaminer par le doute, et c’est en l’acceptant que j’ai réussi à m’en libérer. Le laisser s’infiltrer, aller au bout de l’angoisse et me laisser mourir…d’une certaine façon. Du moins, laisser mourir une certaine image, un égo ou une perception de soi-même…pour mieux «renaître». Accepter le changement, accepter les nombreux deuils, accepter de ne pas avoir de brume sur le pont de Québec cette journée-là. Être en paix avec mes décisions, avec moi-même, avec l’extérieur et surtout avec la réalité. Alors que j’avais le sentiment que mon projet m’abandonnait, c’était au contraire moi qui devais m’abandonner à lui. Embrasser la fragilité, faire de la souplesse et de l’ouverture une arme.

Cet automne, j’ai eu le privilège de pouvoir tourner mon premier long métrage. Mémorable et douloureux, ce rite de passage m’aura certainement laissé quelques cicatrices. Mais c’est avant tout fier et grandi que je ressors de cette expérience.

 


11 janvier 2016