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Cinéastes Invités

Bergman, une dernière fois…

par Rafaël Ouellet

Il arrive qu’on me demande par quoi commencer pour découvrir l’oeuvre de Ingmar Bergman. Je ne suis pas un spécialiste, mais je revendique, et vous l’avez sans doute compris au fil des billets de ce blogue, le titre de passionné. J’ai, avec le temps, peaufiné cette liste qui selon mon humble avis est une bonne façon d’entrer dans l’univers du maître. Un mélange de thèmes, d’époque, et de genres. D’alternance entre noirceur et légèreté, noir et blanc et couleur, classiques et films méconnus.

1- LES FRAISES SAUVAGES

Pour Le septième sceau, j’attendrais. Peut-être le plus célèbre. La mort qui joue aux échecs avec le chevalier, scène maintes fois parodiée. Ou encore cette même mort qui danse sur la colline. Il est peut-être un peu aride pour commencer. Pas le Bergman que je préfère.

Mais cette même année, en 1957, il y a eu ce film beaucoup plus accessible. Plus doux aussi. Un film qui vient autant de la tête (à tort on croit que Bergman n’est qu’en cinéaste de la tête, un cinéaste de films complexes et intellectuels) que du coeur (là où ils frappent, en général). Nostalgie, jeune Bibi Andersson, rêves angoissants, le noir et blanc. Et le légendaire réalisateur suédois Victor Sjöstrom qui a accepté le rôle principal à condition d’être entouré de jeunes femmes, et de terminer avant la tombée du jour, question de pouvoir prendre son Akavit, chez lui, chaque soir, à la même heure.

2- LES COMMUNIANTS

1963. Son rapport à la religion, la lumière qui pénètre l’église façon Sven Nykvist, film court, film de chambre. Le milieu de cette fameuse trilogie du silence du Dieu (trilogie inventée a posteriori par les producteurs soi-dit en passant) à laquelle fait référence Diane Keaton dans le film Manhattan de Woody Allen, le plus grand amateur de Bergman de l’histoire du cinéma.

       Isaac:
«Bergman?  Bergman is the only genius in cinema today, I think.»
 Mary:  
«God, you’re so the opposite, I mean
you write that absolutely fabulous
television show, it’s really really
funny, and his view is so Scandinavian,
it’s bleak, my God, I mean, all that
Kirkegaard, right?  Real adolescent,you know,    fashionable pessimism, I mean,
fashionable pessimism, I mean

the silence, «God’s    silence»: OK, OK, OK
I mean, I loved it when I was at Radcliffe,
but I mean, all right, you outgrow it, you
absolutely outgrow it

Et Woody d’ajouter plus tard.

     Isaac:
If she had said one more word about
Bergman, i’d have knocked her contact

lenses out

3- SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE

Six épisodes de 45 minutes. Vous aimez les télé-séries, en voici une éternelle. Vue dans des dizaines de pays. En Suède, la moitié de la population était rivée à leurs écrans pour observer Liv Ullmann et Erland Josephson dans la tourmente d’un mariage complexe. Tourné d’une simplicité désarmante, une leçon pour les actrices et acteurs, une leçon aussi pour la mise en scène. Comment dire tout, avec peu. Bergman écrase The Affair avec sa lourde caméra 16mm. Il écrase tout et jète les bases de la dépendance à la série. Pour les plus paresseux, il existe aussi la version cinéma de trois heures.

4- MONIKA

 

Le plus vieux film de cette liste. 1953, douzième film de Bergman. Celui qui aura retenu l’attention des critiques des Cahiers du Cinéma, fasciné ces futurs metteurs en scène qui seront ceux de la Nouvelle Vague française. Des scènes de nudité qui amèneront aussi un jeune Woody Allen à découvrir le cinéma suédois. Harriet Andersson dans toute sa splendeur.

 


Antoine Doinel et son ami devant une affichette de Monika, dans Les 400 coups de François Truffaut.

5- À TRAVERS LE MIROIR

On revient à la trilogie du silence. Premier film de Bergman tourné sur Fårö. La folie qui s’installe tranquillement dans l’oeuvre du magicien du nord. Dieu, ou son absence, sous les traits d’une araignée. Troublant. Prélude à L’heure du loup.

6- PERSONA

Mon préféré. Le plus analysé, le plus étudié, décortiqué, décodé, démystifié. Film aux apparences complexes, à plusieurs niveaux. Mais absolument envoûtant même en sa première couche. Une première collaboration avec Liv Ullmann, le début d’une histoire d’amour. Liv muette, Bibi toute en monologue. Les effets de miroir, la sensualité. Aussi, une métaphore sur la création cinématographique. Persona c’est Fight Club en Suède, en 1966, avec deux actrices.

7- UNE PASSION

Vous n’étiez pas à ma projection commentée la semaine dernière? Tant pis pour vous.

8- CRIS ET CHUCHOTEMENTS

 

Le premier Bergman que j’ai vu. Un grand coup dans le ventre, mais peut-être vaut mieux être préparé. Vous pouvez relire la fin de ce billet pour plus d’inspiration.

9- FANNY ET ALEXANDRE

Pas besoin de vous convaincre de voir ce grand classique. Mais si vous avez à choisir entre la version de trois heures ou celle cinq heures…

Bergman: «Oubliez la version de trois heure ! Je la trouve épouvantable ! Mais c’était la seule possibilité de faire Fanny et Alexandre… la seule… Le vrai Fanny et Alexandre dure plus de cinq heures, cinq heures et demie. Ce n’est pas fait pour être vu une heure une semaine et puis une autre heure et ainsi de suite. On doit voir le film en une fois avec une interruption pour le déjeuner ou le dîner. Et bien sûr sans les cartons de la série TV.»
 Conversation avec Bergman de Olivier Assayas et Stig Björkman (1990)

Bergman, en 1982, devait accrocher sa caméra avec ce chef-d’oeuvre, mais vingt ans plus tard…

10- SARABAND

Vingt ans plus tard il nous présentait son chant du cygne. Un retour sur Scènes de la vie conjugale, le retour de Liv et Erland sous les yeux et la main de Bergman. Un film qui ne nous présente peut-être pas un vieux Ingmar en paix, mais certainement au sommet de son art. Majestueux.

La plupart des films d’Ingmar Bergman font moins d’une heure et demie. Ces films sont tous disponibles en dvd ou blu-ray chez Criterion – qui est la meilleure façon de voir ces films aujourd’hui – à l’exception de Saraband et Une passion qui sont disponibles en dvd mais dans des versions un peu moins jolies, moins fidèles.

 


10 mars 2015