Cinéastes Invités

Cinéma, poésie, graffiti

par Nicolas Brault

Rencontre avec le cinéaste d’animation Brésilien Rodrigo Eba! — et le graffeur Agner Rebouças du collectif Graffiti com Pipoca. Ils ont récemment remporté, avec leur film Graffiti dança, le prix du public au prestigieux festival d’animation Anima Mundi et le prix de la meilleure trame sonore au Festival Curta Santos. — L’entretien a été conduit, en portugais, à Sao Paulo.

Nicolas Brault. Ce qui m’a premièrement interpellé dans votre film est le grand contraste que vous établissez entre le rythme effréné de la ville de Sao Paulo et la culture classique des années 50 associée à la musique de votre film — un boléro que vous avez vous-même composé.  Quelle importance ce boléro a-t-il jouée dans votre film?

Rodrigo Eba!: Dans les années 50, ce rythme d’Amérique latine était très populaire au Brésil. En fusionnant à la samba, il a donné naissance à un nouveau style, la Samba-Cançao. Pour certains, les paroles associées à ces mélodies étaient exagérément mélodramatiques. Après ce succès populaire, la Samba-Cançao fut considérée comme un art mineur non sophistiqué. Selon moi, lorsqu’on prête attention aux paroles des compositions originales, on constate naturellement leurs grandes beautés. En composant ce boléro, j’ai voulu leur redonner leurs lettres de noblesse. Dans le contexte de mon film, ce choix musical va à contre-courant de la relation symbiotique qui préexiste entre le graffiti et le Hip-hop. Il est important que la culture hip-hop reste cohérente, mais avec ce film nous voulions explorer de nouvelles possibilités.

N.B. Pour vous, quel rapport entretient la poésie au cinéma d’animation?
EBA!
— La poésie et l’animation sont deux formes d’expression artistique qui parlent du monde d’une manière imprévisible, ludique, irréelle et parfois caricaturale. D’une certaine manière, elles permettent à l’impossible d’arriver.

N.B. Que pensez-vous du travail de l’artiste Italien Blu? Est-il une inspiration pour vous?
Agner Rebouças:
Il y a quelques années, le travail de Blu a été présenté à Sao Paulo. C’est là que j’ai découvert son travail pour la première fois. Je me rappelle que notre collectif Graffiti com Pipoca venait tout juste de terminer son premier film. C’était un peu décourageant, de voir l’ampleur du travail de Blu. On a beaucoup appris de son travail.

N.B. Les questions d’origine m’intéressent beaucoup. Il est facile de faire un lien entre le graffiti et l’Art rupestre. Une nouvelle théorie, de Jean-Paul Demoule — Art pariétal : la théorie des ombres — suggère que les chasseurs-cueilleurs du paléolithique auraient pu décalquer, sur les parois des grottes, l’ombre portée d’animaux de pierre, d’os ou de bois, à la lueur d’une lampe à huile. Cela expliquerait la qualité de leur trait et leur style qui, pour des milliers d’années, est resté pratiquement inchangé. Quel sens évoque chez vous cet art premier?
EBA!
— L’Art rupestre était un peu comme un documentaire… De ce que je sais, il parle du quotidien; des techniques de chasse entre autres. … il est moins éphémère que le graffiti… Qui sait, peut-être va-t-on retrouver des graffitis dans 20 000…

N.B. Parlez-nous de votre parcours en cinéma d’animation?
EBA!
— Je suis autodidacte. Ma première expérience, en cinéma d’animation, fut avec mon cousin. Un jour qu’il travaillait dans une station de radio, il a eu l’idée faire un film. On l’a fait… On a eu beaucoup de problèmes… À partir de là, j’ai commencé à acheter de livres sur le sujet et à étudier par moi-même. J’ai ensuite réalisé trois courts-métrages puis j’ai commencé à travailler comme animateur. L’expérience que j’avais était basée sur mes courts-métrages. Aujourd’hui, je suis réalisateur (section animation) sur la série Peixonauta diffusée par Discovery Kids en Amérique latine.

N.B. En recouvrant les graffitis, les grandes villes n’attestent-elles pas de leur incapacité, voire leur refus, à régler les problèmes économiques et sociaux sous-jacents?
EBA!
— Bien sûr, c’est pratique pour le gouvernement de procéder ainsi. En même temps, nous sommes confrontés quotidiennement à des problèmes sociaux beaucoup plus criants où le gouvernement ne fait pas son travail. Je ne sais pas si c’est exactement le cas avec des graffitis. Nous vivons dans une société très contradictoires, ou l’Art urbain est encouragé et réprimé par le gouvernement. Au Brésil, il est nécessaire d’ouvrir un dossier pour pouvoir travailler en cinéma d’animation. Pour cela, vous devez passer par collège spécialisé. Si vous n’avez pas étudié en animation (ce type de collège existant depuis moins de 10 ans au Brésil), vous devez faire la preuve que vous travaillez « illégalement » depuis plus de trois ans…

N.B. Dans les années 80, un mouvement nouveau, inspiré du mouvement punk et Heavy Metal a émergé au Brésil, La Pixaçao. Quelle est la différence entre le graffiti et la Pixaçao?
EBA!
— La pixação est généralement liée à la typographie. On peut dire que depuis les années 60, pendant la dictature militaire (1964-1985), elle existait sous la forme de slogans contre le régime politique. Aujourd’hui, il est davantage lié à des groupes compétitionnant pour le marquage de la ville dans des endroits toujours plus difficiles et inaccessibles. Le discours politique est moins fort que durant la dictature. Il existe une fine ligne entre la pixaçao et le graffiti.

N.B. Est-ce que les graffitis réalisés pour votre film sont toujours présents à Sao Paulo?
A.R.
— Le premier graffiti du film, un gramophone, est disparu après 20 jours… Sur notre site web, j’ai mis une carte qui indique les endroits où ont été réalisés les graffitis. Lors du tournage, c’était intéressant de voir l’air interrogateur des passants. Le processus d’animation semblait totalement leur échapper. On entendait : « Qu’est-ce que vous faites? Tout est pareil — vous refaites toujours la même chose —, vous êtes fou. » Travailler dans la ville a permis, pour certains, de démystifier un peu le processus d’animation. Sur place, les piétons pouvaient prendre des photos des graffitis et voir bouger directement sur leur cellulaire, les graffitis.

N.B. Internet est-il la solution de diffusion et d’archivage de cet Art éphémère? Quel rôle joue-t-il dans la diffusion de votre court-métrage?
EBA!
— Pour ce film, on a reçu un financement nous permettant de sortir le film en 35mm. Malgré cela, dès le début, on a voulu diffuser rapidement le film sur internet. Donner accès au film à un maximum de personnes était important pour nous. D’ici une année, tous les graffitis auront probablement disparu. Internet nous aide à conserver et documenter notre travail. Ceux qui ont vu le film en salle le partageaient souvent par la suite sur internet. La vie d’un film en festival est tellement courte…

N.B. Que pensez-vous de la migration des graffitis de la rue vers les musées et le marcher de l’Art?
A.R.
Je trouve ça merveilleux. Le graffeur est un artiste. Il se doit d’être dans les lieux où les artistes sont. Cela brise les préjugés et ouvre de nouveaux espaces de diffusion. C’est une nouvelle voix pour ceux qui n’en avaient pas. Aujourd’hui, la diffusion publique des graffiti à Sao Paulo se diversifie (centre culturel, bibliothèque).

N.B. Avez-vous un autre projet en cours?
EBA!
— Actuellement, je me concentre sur la diffusion du film. Cela prend beaucoup de mon temps. J’essaie également d’assister à un maximum de festival. J’aime sentir la chaleur du public. Être physiquement présent lors des projections est également une forme d’étude sociologique sur mon travail. Je trouve ça très important.

N.B. Est-ce qu’il y a quelque chose que vous aimeriez ajouter sur votre travail?
EBA!
— Une autre chose que je voudrais dire, c’est que sans l’aide du groupe graffiti com Pipoca, ce film n’aurait jamais pu exister. Cet appui est très important pour moi. Aujourd’hui, j’aimerais voir d’autres membres du collectif faire leur film.

 

Graffiti dança


7 novembre 2013