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Cinéastes Invités

Conversation autour de la comédie – partie 3

par Jean-François Chagnon

10 novembre, 8h15
Helen Faradji

Salut Jean-François

Le week end a été bon?

Avant de poursuivre sur ce qui est bon, ou non, sur le comment du pourquoi du cinéma ou de la télé, une petite – mais importante – question : qu’est-ce qui, toi, te fait rire au juste?

 

10 novembre, 22h42
Jean-François Chagnon

Ce qui me fait rire, moi ?

Les comiques, artistes ou œuvres que je trouve drôles : Andy Kaufman, Ionesco, Alfred Jarry, Louis C.K., Family Guy, The Simpson, Plume Latraverse, Demetri Martin, Ricky Gervais, Human Giant, Monty Pythons, Steve Carrell, Larry David, Les Denis Drolet, Bruno Blanchet, Jaune Orage, Tim and Eric, Boris Vian, Charlie Kaufman, les frères Coen, Wes Anderson, Edgar Wright, Nick Frost, Simon Pegg, Steven Wright, David Shrigley, Woody Allen, Dada, Andy Milokanis, Eduardo Mendoza, Philippe Katerine, Don Hertzfeld, François Pérusse, Pierre Brassard…

Moins précisément, je trouve drôle l’absurdité, la bizarrerie, le non-sens, l’ironie, les malaises, l’inapproprié, la scatologie, l’exagération. J’aime la niaiserie presque enfantine derrière laquelle on sent une intelligence, un certain regard sur l’existence.

Plus intéressant que ces énumérations, je crois : qu’est-ce qui fait rire ? Selon le livre Comedy writing secrets (un titre pourri, mais un excellent livre sur les ressorts humoristiques), il existe deux grands principes comiques (qui se déploient en divers mécanismes et techniques) : la surprise et la supériorité.
On rit parce qu’on est surpris, que le discours prend une direction inattendue, que le sens est renversé. On rit aussi parce qu’on peut prendre du recul face à une situation et se positionner au-dessus du drame. L’exemple le plus simple : un personnage tombe en pleine face. On rit parce qu’on ne s’y attendait pas et que le drame lui arrive à lui, pas à nous. Évidemment, plusieurs techniques narratives peuvent transformer cette situation de base en drame.

Et c’est ce que je trouve intéressant : est-ce que toutes les situations peuvent, selon l’angle dramaturgique emprunté, provoquer le rire ou, au contraire, toucher, susciter l’empathie ? Est-ce que tout dépend du point de vue ou est-ce qu’il y a des contenus foncièrement tragiques et d’autres comiques ?

Dans Notes et contre-notes, Ionesco écrit : « Quand j’arrive à me détacher du monde, et à le regarder, il me paraît comique, dans son invraisemblance ». Autrement dit, le comique est une question de distanciation. L’auteur s’éloigne du drame humain pour en rire.

Ça réglerait donc la question : peut-on rire de tout ?

Il n’y aurait pas de sujets tragiques ou comiques en eux-mêmes. Simplement, diverses manières de les aborder. Je suis totalement d’accord. Par contre, il y a quelques temps, ma nièce de huit ans m’a mis un doute en définissant ainsi l’humour des Appendices : « C’est quelqu’un qui dit une niaiserie pis l’autre répond une plus grosse niaiserie ». Elle a tout à fait raison, je trouve.

Je me suis alors demandé : c’est quoi une « niaiserie » ? Est-ce vraiment – si je me fie à mes réflexions – n’importe quel sujet articulé selon un angle comique et construit à partir de mécanismes de l’humour ? C’est une discussion que j’ai souvent eu avec des membres des Appendices : pourquoi deux gags bien écrits qui utilisent les mêmes procédés, la même efficacité technique, un angle pertinent, ne sont pas aussi drôles si le sujet n’y change rien ? Autrement dit, pourquoi l’un est une « niaiserie » et pas l’autre ?

J’en suis venu à penser que s’il n’existe effectivement pas de sujets comiques en eux-mêmes, il existe des images, des mots, des idées exclusivement humoristiques qui n’ont rien à voir avec les procédés ou les techniques du comique, mais avec le contenu lui-même. Pas avec la thématique, mais avec une certaine sensibilité liée à celle-ci. Et ça, je ne suis pas capable de l’expliquer intellectuellement. C’est assez instinctif. C’est peut-être, au-delà d’une capacité à trouver l’angle comique et à structurer des gags, un réel sens de l’humour ?

11 novembre, 8h44
Helen Faradji

En fait, en te lisant, je me demande s’il n’y a pas quelque chose de fondamentalement paradoxal dans l’humour: d’un côté, il y a cette idée de distanciation et souvent même de cruauté (si quelqu’un tombe, on rit parce que ça ne nous arrive pas, comme tu disais) mais aussi une dimension presque enfantine, en tout cas candide (on rit parce qu’on « suspend » le temps du gag notre sérieux, on retrouve un rapport au monde plus direct, plus sincère).

 

11 novembre, 20h34
Jean-François Chagnon

Avant de répondre, je précise ceci : lorsque je parlerai d’humour ou de comique dans cette réponse, je parlerai de ce que je considère comme drôle et intelligent (intelligent n’exclut vraiment pas la puérilité, le vulgaire. Mais ça, c’est un autre sujet.)

L’humour, aussi cruel soit-il (pas nécessairement par méchanceté, mais parce qu’il met en lumière le risible, ce qu’il y a d’imbécile chez l’homme et d’incongru, d’absurde dans l’existence), propose effectivement un rapport direct, sincère au monde, mais ne m’apparaît jamais candide. Si on « suspend » effectivement notre sérieux pour rire de quelque chose, on ne se défait pas de notre jugement.
C’est plutôt parce qu’on se permet de se distancier un peu du monde, qu’on peut justement se défaire des normes « adultes », des conventions et tout remettre en cause, observer le réel et ses contradictions, ses travers. Ce que l’humour a « d’enfantin », c’est une liberté de parole, un droit à l’immaturité, un regard neuf, une lucidité exempte d’idées reçues. Des caractéristiques essentielles à l’effet de surprise, si cher à la comédie.

Ionesco, toujours dans le même livre, définit l’humour comme une « liberté prise », un « détachement vis-à-vis de soi-même ». Ça résume assez bien mon point de vue.

 

12 novembre, 9h48
Helen Faradji

Et est-ce que tu penses que la comédie exige ce même « détachement vis-à-vis de soi-même » de la part de celui qui reçoit, du spectateur? Ce qui expliquerait peut-être, par un étrange a priori (s’il y a une distance, ça ne peut être « noble »), pourquoi la comédie reste un genre essentiellement déconsidéré…

 

12 novembre, 13h13
Jean-François Chagnon

Excellente question…

Je ne pense pas que l’humour exige ce détachement chez le spectateur, mais qu’il le crée. Le spectateur (en considérant qu’il apprécie l’œuvre) est placé dans une posture spécifique, au bon vouloir de la narration, de la dramaturgie. Par contre, lorsque tu dis «s’il y a une distance, ça ne peut être « noble »», ça me semble assez juste.

Un point de vue distancié du monde serait moins noble artistiquement que l’implication émotive ? Je le pense. Mais je ne peux pas expliquer pourquoi… Pourquoi une façon de raconter serait moins valable artistiquement qu’une autre en fonction de l’émotion qu’elle suscite ?

Peut-être parce que regarder l’existence de haut permet d’en faire ressortir l’absurdité, la laideur, sans chercher à l’expliquer ou à y réfléchir, mais uniquement pour en rire ? (Même si on dit que l’humour fait souvent réfléchir, il cherche d’abord à faire rire, j’ose espérer).

Mais là, je ne connais pas assez la psychologie et l’histoire de la morale pour savoir pourquoi le rire n’est pas « noble ».

 

13 novembre, 7h33
Helen Faradji

Ou peut-être qu’il y a besoin du passage du temps pour « anoblir » la comédie? Dans le sens où sur le moment, peut-être qu’elle est déconsidérée, mais ce n’est qu’après coup, qu’elle le devient. Chaplin, Keaton, les Marx Brothers, les Monty Pythons, Tati, même Jerry Lewis (en tout cas en France) sont aujourd’hui considérés comme des auteurs classiques, au même titre que d’autres plus « sérieux »…

 

13 novembre, 10h10
Jean-François Chagnon

Même chose pour les premiers films de Woody Allen. Et c’est pareil à chaque époque, pensons à Alfred Jarry, Aristophane, etc.

C’est un fait : la comédie est considérée comme « sérieuse » lorsqu’elle n’est plus contemporaine. Peut-être parce qu’elle n’est plus dangereuse pour les normes sociales ou, plus simplement, qu’elle surprend moins, qu’elle fait partie de l’histoire de l’art plutôt que de la création ?

Peut-être juste parce que les bien-pensants comprennent les jokes vraiment en retard…

 

À suivre…

 


14 novembre 2014